AU BÉNIN, UNE TRAJECTOIRE POLITIQUE DANGEREUSE – PAR GILLES YABI

Peu de Béninois auraient pu imaginer il y a encore trois ans qu’un scrutin présidentiel puisse être marqué par un climat de tension, de craintes de violences et de déploiement impressionnant de forces armées. L’élection présidentielle du 11 avril dernier au Bénin a offert un spectacle comparable à celui dont sont coutumiers nombre de pays du continent : intimidations et arrestations d’opposants avant et après l’élection, sélection des candidats autorisés à se présenter par le jeu de réformes institutionnelles et/ou de procédures judiciaires… et donc élimination de tout suspense et de toute substance au rendez-vous électoral.

Réélu avec 86% des suffrages exprimés, et un taux de participation officiel de 51%, bien plus élevé que celui estimé par un collectif d’organisations de la société civile ayant observé le scrutin, le président Patrice Talon ne semble pas du tout embarrassé par le rapprochement que l’on peut faire avec ses homologues réélus avec des scores fleuves comparables dans les pays les moins démocratiques du continent. Élu en 2016 avec un engagement fort d’instaurer un mandat présidentiel unique dans la constitution, Patrice Talon sera investi le 23 mai prochain pour son second mandat dans un contexte de malaise sans précédent.

De la promesse du mandat unique à un contrôle sans précédent des institutions et de l’espace politique

Le président a renoncé à la promesse du mandat unique et semble avoir choisi ce qu’il avait lui-même décrit avec précision comme étant la stratégie habituelle qui permet à chef d’État sortant de gagner une élection avant même de l’avoir organisée : neutraliser tous les adversaires politiques sérieux en les privant de moyens et de soutiens et contrôler toutes les institutions et les leaders d’opinion influents. Patrice Talon expliquait avec une grande conviction qu’il proposait le mandat unique précisément pour éviter ces pratiques contraires aux principes démocratiques.

Le président n’a jamais expliqué pourquoi, même après le rejet de la proposition du mandat unique par le parlement, il n’a pas choisi de ne pas solliciter un second mandat, ce qui aurait été le meilleur moyen de montrer les vertus du mandat unique et de convaincre qu’il y croyait vraiment. On est passé en trois ans de la promesse du mandat unique qui eût été une nouvelle innovation démocratique béninoise, après la conférence nationale des forces vives de 1990, à une réalité inquiétante.

Pour le président et pour ses ministres, il n’y a plus de manifestants, de citoyens en désaccord avec la gouvernance politique du pays, mais seulement des agresseurs, des mercenaires recrutés par des acteurs politiques qui veulent déstabiliser les institutions du pays. Le Bénin a rejoint la longue liste des pays du monde où les adversaires politiques sont très vite accusés de terrorisme. Des figures de l’opposition, l’ancienne ministre Reckya Madougou, et le professeur de droit constitutionnel Joël Aïvo, et des dizaines d’autres personnes, sont en prison depuis plusieurs semaines, soupçonnés de financement du terrorisme, d’atteinte à la sûreté de l’État ou d’autres accusations graves.

Pas de convocation préalable des personnes soupçonnées. Les arrestations se sont faites de manière spectaculaire et l’emprisonnement immédiat est la règle. Lorsqu’on connaît les conditions dans les prisons au Bénin comme dans tous les pays de la région, le signal qui est donné est clair, et il est dissuasif. Personne n’a furieusement envie d’aller dormir avec les rats, même quelques nuits. Les personnes arrêtées vont rester en détention plusieurs mois avant la tenue des procès. La cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, la Criet, une des innovations institutionnelles du président Talon, lutte sans doute efficacement contre l’impunité, ce qui est utile pour le pays, mais elle aussi devenue un acteur redoutable et décisif dans la compétition politique. La lutte contre l’impunité, lorsqu’elle est perçue largement comme sélective, perd l’essentiel de ses vertus pédagogiques.

Faut-il choisir entre démocratie pagailleuse et autoritarisme dangereux ?

Un certain nombre de Béninois pensent réellement que la démocratie n’a rien apporté au pays, qu’elle s’est muée en pagaille, en corruption, en enrichissement illicite des acteurs politiques, en grand partage de privilèges entre ces derniers pendant les dernières décennies, et qu’elle n’a pas conduit au « développement ». Patrice Talon a su s’engouffrer dans la brèche ouverte par ce sentiment de désillusion démocratique, en grande partie légitime, et dont il en a été aussi accessoirement un artisan majeur, en bailleur discret mais puissant des acteurs politiques pendant des années.

Les Béninois qui clament préférer le développement à une démocratie improductive ne voient pas que la menace aujourd’hui est celle d’une fragilisation sans précédent de la paix, de la sécurité et de la cohésion nationale. C’est une perspective beaucoup plus grave que celle que dessinait une démocratie même pagailleuse et corrompue. Lorsqu’on a travaillé pendant des années sur les pays qui ont connu des conflits armés, ou des crises politiques violentes et récurrentes en Afrique de l’Ouest, et lorsqu’on examine la situation sécuritaire et politique actuelle de la région, on ne peut pas rester silencieux face au tournant dangereux pris par un des rares pays qui a échappé jusque-là à de graves violences politiques et à des fractures de son tissu social.

Partout où la violence a fini par s’installer durablement dans les pratiques politiques, partout où la société s’est divisée à cause de la compétition pour le pouvoir et du recours à tous les moyens par les acteurs politiques, partout où la peur de voir le cours de sa vie stoppé ou altéré par l’installation d’un régime autoritaire qui ne tolère aucune voix critique, partout où les détentions arbitraires et toutes les humiliations infligées par ceux qui détiennent le pouvoir politique sont devenues banales, cela a commencé par le déni de la réalité. Prétendre que les conditions politiques de la tension, de la violence, de la peur et de la division n’ont pas été largement créées par les décisions conscientes du pouvoir actuel relève bien du déni.

Se poser des questions sur les années à venir avant qu’il ne soit trop tard

Le président Talon a en cinq ans enclenché des réformes importantes dans moult domaines de l’action publique, avec une manière de gouverner manifestement façonnée par son parcours de chef d’entreprise moderne, déterminé, exigeant, focalisé sur ses objectifs. Beaucoup de jeunes cadres béninois dotés d’une solide formation, d’expériences professionnelles probantes et de bonne foi se félicitent des signes de modernisation de la gestion des affaires publiques sous le président Talon, et y concourent notamment au sein des nouvelles agences qui incarnent la vision réformatrice du président. Ils ne semblent pas s’inquiéter du recul des libertés, de la disparition de tous les contre-pouvoirs et de ce que cela pourrait signifier pour les cinq prochaines années… et encore davantage pour l’après.

C’est pourtant le bon moment pour se poser quelques questions. Est-on vraiment obligé d’instaurer un climat de peur digne des régimes autoritaires pour construire des routes, pour améliorer l’accès à l’eau, à l’électricité, pour créer des cantines scolaires, pour digitaliser l’administration ? Est-il nécessaire de ramener le Bénin dans le groupe des pays africains où les élections, la séparation des pouvoirs, le respect des droits de l’homme relèvent de la farce parce qu’on voudrait en faire un pays moderne et « développé » ?

Quand le président Talon aura achevé son second, et a priori dernier mandat, en 2026, laissera-t-il un pays en paix, aux institutions plus solides, à la société plus soudée ? Et est-ce le bon moment pour voir des terroristes partout dans le champ politique alors que le pays partage avec ses voisins du nord, le Burkina Faso et le Niger, des espaces forestiers où circulent des gens qui ressemblent beaucoup à de vrais terroristes ? C’est le bon moment de se poser des questions avant que le Bénin n’aille trop loin dans une direction qui a déjà éloigné dans tant de pays du continent, et pour longtemps, les perspectives de paix, de sécurité et de progrès collectif.

Docteur en économie et ancien directeur du projet Afrique de l’Ouest de l’International Crisis Group, Gilles Yabi est le fondateur du laboratoire d’idées citoyen WATHI.

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