BOUBACAR TRAORE : LE CASAMANÇAIS D’ARGENTINE

Quand un intellectuel africain quitte le continent, son point de chute, généralement, c’est l’Amérique du Nord ou l’Europe. Pourtant, d’autres destinations peuvent réserver bien d’agréables surprises. Un fils de la Casamance, Boubacar Traoré, fortuitement, en a fait l’expérience en frappant aux portes de l’Argentine. Plus de 20 ans après, si c’était à refaire, il choisirait la même destination parce que, là-bas, il a rencontré l’épanouissement et l’amour aussi.

L’être humain se lance parfois dans des aventures qu’il ne regrette jamais. Des aventures qui tournent bien tout court. Et comme on a coutume de dire : «Chacun a son étoile»,  «chacun suit son étoile». Pour Boubacar Traoré, natif de Ziguinchor, quand son étoile s’est mise en route, il l’a suivie, sans hésitation, jusqu’en Argentine. Etudiant, puis historien des arts, Boubacar a réussi à s’imposer dans trois universités argentines : l’Université nationale de Buenos Aires (UBA) où Traoré est enseignant ; l’Université Nationale de Tres de Febrero(UNTREF), où il se consacre aux activités culturelles et éducatives. Professeur titulaire d’art africain et afro-américain, il est aussi chercheur à l’Université du musée social argentin (UMSA). Mais avant d’être étudiant, puis universitaire en Argentine, Traoré fut d’abord fonctionnaire dans son pays d’origine.

Au commencement était le ministère de la Culture du Sénégal. C’est dans ce département qu’il a fait ses armes comme animateur culturel pendant quatre ans. Mais la soif d’approfondir ses connaissances, de s’enrichir d’expériences nouvelles et l’envie de libérer son potentiel, l’ont poussé à démissionner pour se lancer dans une aventure incertaine, laquelle a bien tourné pour lui. «Quand je suis parti du ministère de la culture en 1991, c’était  justement pour prendre un peu d’air, comme on le dit. Mais il se trouve que le vent m’a amené en Argentine», ironise-t-il, tout souriant. Face à cette «situation inédite», Touré s’est efforcé tant bien que mal pour s’adapter. Partir, il l’a voulu et préparé patiemment, mais le choix de l’Argentine est, lui, de l’ordre du hasard. «Le départ a été bien réfléchi, bien mûri. Seulement, je me suis retrouvé vers une destination qui n’était pas  prévue (rires)». 

Début de l’aventure

Un soir d’avril 1992, vers 23 heures, Traoré prit place à bord d’un avion en direction de Buenos Aires. Il se rappelle encore ce jour où il posa ses valises sur le sol argentin. «Mon premier jour à Buenos Aires a été très particulier. Je venais de laisser mon pays. Je me sentais traversé par plusieurs sentiments ambivalents : peur, curiosité, joie, tristesse et nostalgie alternaient». Alors que l’aventurier s’attendait de voir une Argentine pleine de Noirs, quelle ne fut sa surprise en découvrant que l’Argentine, n’est pas le Brésil voisin qui compte beaucoup de Noirs ! «Ma première impression fut une désillusion. Très rapidement, j’ai pris conscience que c’était un fantasme».

C’est après trois longs mois que le Ziguinchorois rencontrera le premier noir, un Malien. Toujours est-il que  Boubacar Traoré devait affronter et supporter le regard des autres, des Argentins Blancs qui ne voient que des Noirs qu’à la télé. Mais au fil des ans, les choses ont changé. D’ailleurs, explique-t-il, «aujourd’hui, il est difficile de faire trois pas sans rencontrer ‘’une âme noire’’». Venus vers la fin des années 80 et au début des années 90, les Noirs demeurent une petite communauté dans ce pays. Traoré est probablement la première ou deuxième personne noire arrivée dans ce pays entre 92 et 93- même si une décennie plus tôt, on en comptait une dizaine.

Plus de vingt ans passés à Buenos Aires, c’est largement assez pour une intégration réussie. Paradoxalement, en nationaliste patenté, Boubacar rechigne à se faire naturaliser malgré les suggestions de ses collègues qui l’incitent à le faire pour «bénéficier des avantages» que confère la nationalité argentine. Mais l’argument ne semble pas assez fort pour convaincre l’«historiador de artes».

Nationalité : exclusivement sénégalaise

Pourtant, tous ses documents de fonctions (universitaire) et de résident en Argentine ne suffisent pas toujours à lui faciliter la mobilité dans le cadre de ses voyages académiques. Il doit parfois joindre les ambassadeurs du Sénégal aux Etats-Unis ou au Brésil pour intercéder en sa faveur. C’était le cas en 2011 lors d’un voyage en Allemagne et au Brésil à une autre occasion. Vingt-deux ans passés en Argentine, il n’en fallait pas plus, pour que Traoré manie avec dextérité l’espagnol avec un parfait accent argentin. Inversement, ces nombreuses années n’ont pas réussi à faire de lui un «tanguero» (danseur de tango), même s’il écoute cette musique sensuelle.

Le passionné de la culture et de l’art est particulièrement amateur de théâtre. Du coup, la muticulturalité de Buenos Aires se prête bien à ses goûts et il s’y sent bien. Côté alimentation, quoique la viande soit très consommée en Argentine, le Sénégalais conserve ses habitudes alimentaires d’origine pour,  selon lui, préserver sa santé. Interrogé sur l’existence du racisme, il explique qu’« il y a quelques cas, mais la situation n’est pas alarmante», et le peuple argentin est loin d’être fermé. «Le peuple argentin est agréable, enchanteur et solidaire ». Contrairement à l’Europe ou aux Etats Unis, on s’intègre facilement en Argentine. «Quand tu as un ami argentin, il te présente à toute sa  famille et son cercle intime», note Boubacar.

En dépit du caractère hasardeux de ce voyage, aucun regret ne hante le sommeil de l’aventurier. Bien au contraire. L’épanouissement a été au rendez-vous, l’amour aussi, si bien que le retour définitif au pays n’est pas, pour le moment, envisageable. «Je me sens bien (Ndlr : en Argentine). Je me sens bien pourquoi parce que j’exerce ce que je veux. J’exerce ce que j’aime : mon métier. Sur ce plan, je m’épanouis professionnellement. Je ne le changerai (ce pays)  pas avec un autre, franchement. Je sais ce que je dis, je sais ce dont je parle », confesse-t-il. D’ailleurs, sa première fille (22 ans) s’apprête à le rejoindre en Argentine pour poursuivre ses études.

«J’ai deux filles : une Sénégalaise et une Argentine»

Né  le  23 février 1958 à Ziguinchor, précédemment marié à une Argentine, Boubacar est père de deux filles qu’il présente d’une façon drôle. «J’ai deux filles : une Sénégalaise et une Argentine». Teint noir, grand de taille, l’universitaire a la carrure de l’athlète. Dans le hall du King Fahd Palace, il s’est fondu dans la masse comme tout citoyen ordinaire. S’il fallait se fier aux apparences des gens pour les juger, on pourrait se tromper sur cet universitaire que les Argentins veulent garder.

Vêtu d’une chemise simple, rayée et d’un pantalon noir, sac à dos accroché à l’épaule, il écoutait religieusement Kalidou Kassé. L’ancien étudiant de l’UBA était revenu au Sénégal pour Dak’Art 92. Hispanophone, il avait accompagné deux commissaires argentines pour le compte de l’UNTREF à la Biennale. A la question de savoir s’il comptait rentrer définitivement au pays, il sourit d’abord avant de consentir à lâcher que c’est une question à laquelle il est difficile de répondre. De toutes les façons, contre la nostalgie, il ne pourra rien. «Bien que je m’épanouisse professionnellement là-bas, et parfois sentimentalement aussi, pourquoi pas, je dois reconnaitre que mon Sénégal me manque, c’est tout à fait normal. C’est le lieu qui vous a vu grandir, vous y avez  laissé des souvenirs», estime-t-il.

Philosophe raté : de Dakar à Buenos Aires, les qualifications s’enchaînent

Boubacar Traoré avait d’abord entrepris des études de philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar qu’il n’a pas terminées (1981-1983). Ce n’était peut-être pas ce qui lui convenait le mieux. Cette formation arrêtée, il en  attaque aussitôt une autre à l’Ecole nationale supérieure des arts qu’il mènera jusqu’à son terme. Il sort nanti d’un diplôme supérieur en animation culturelle. C’était son visa d’entrée au ministère de la Culture. Après quatre années à ce poste, il décide d’aller voir ailleurs. C’est son étoile qui commande. C’est comme ça qu’il gagne cet Etat américain que longe la Cordillère des Andes en 199l. Il entreprend quelques années après, une formation à l’université nationale de Buenos Aires, la capitale. Une formation d’une durée de 5 ans que Boubacar a résumée en trois (3) ans. En 2008, il fait un 3è cycle et obtient un Master et une spécialisation (Afro argentin).

A partir de 2004, il travaille comme chercheur au Musée de l’université nationale de Tres de Febrero (UNTREF, Buenos Aires). L’année suivante, il devient professeur titulaire d’histoire de l’art africain et afro-américain à l’université du Musée social argentin (UMSA, Buenos Aires). Dans le cadre de ses recherches, l’ancien agent du ministère de la Culture du Sénégal a déjà fait 11 publications aussi bien en français qu’en espagnol. Actuellement, l’Argentin qui ne l’est pas assez, prépare sa thèse de doctorat en Histoire de l’art africain et afro-américain à l’université nationale de Tres de Febrero, son université.

Frédéric Atayodi (Le Pays au Quotidien/ Lesenegalais.net)

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