BURKINA FASO – REFLEXION A CHAUD APRES LE DRAME DE SOLHAN : ET SI ON COMMENÇAIT TOUJOURS PAR EXAMINER LES FAITS ?

132 morts au moins donc et un nombre indéterminé de blessés. Bilan provisoire. Une fois de plus, l’émotion, les pleurs, les condamnations d’un acte barbare, un deuil national, des drapeaux burkinabè en berne dans le pays et des drapeaux burkinabè qui ont fait leur apparition sur des centaines de profils sur les réseaux sociaux, en signe de solidarité avec les victimes et le peuple burkinabè.

  1. Les analyses aussi ne vont pas tarder à suivre, explorant et démontrant une énième fois la complexité de la crise sécuritaire au nord et à l’est du Burkina Faso, dans le contexte plus large de la violence au Sahel. Des analyses sur les facteurs internes qui expliqueraient une telle violence insurrectionnelle dans les zones rurales et surtout frontalières des pays du Sahel : absence de l’État, présence abusive et malveillante de représentants de l’État et notamment des forces de sécurité, marginalisation politique, économique, voire culturelle des populations de ces zones, pauvreté endémique entretenue par la faiblesse d’investissements publics pendant des décennies, conflits locaux autour des ressources naturelles, notamment minières au Burkina Faso, mauvaise gouvernance dans toutes ses dimensions, etc. Des analyses aussi sur la géopolitique du Sahel, le rôle et le niveau d’engagement réel de la France, premier partenaire militaire de chacun de ces pays, y compris du Burkina Faso, les calculs et jeux impénétrables de tous les acteurs visibles et invisibles, régionaux ou extrarégionaux de la crise sahélienne…
  2. Ce serait pourtant plus utile de s’intéresser aux faits, ceux qui semblent établis au lendemain du massacre, en attendant d’avoir davantage d’informations, peut-être. Le premier fait est qu’il s’agit justement d’un massacre de populations civiles qui vivaient tranquillement dans leur village de Solhan. Le deuxième est que l’attaque a été conduite par des assaillants « sans pitié » qui n’ont pas fait de distinction selon les âges, ni le sexe, qui ont non seulement tué mais aussi incendié des maisons et le marché du village. Le troisième est que ce village est aussi un site d’exploitation artisanale de l’or qui attirait comme tous les sites aurifères beaucoup de monde venu de partout. Enfin, le quatrième fait, selon les témoignages, est que les forces de sécurité n’ont pu intervenir que plusieurs heures après le début du massacre et n’ont donc ni pu limiter les dégâts, ni arrêter au moins quelques-uns des assaillants, ce qui aurait permis d’identifier le groupe armé responsable de la tuerie.
  3. Avant de se lancer dans les analyses savantes, il est bon de s’arrêter sur ces faits et sur ce qu’ils signalent. Du côté des assaillants, ces faits indiquent qu’il s’agit d’une attaque pensée, planifiée, organisée et exécutée froidement avec le niveau de violence voulu, et en mettent en œuvre les moyens nécessaires. Même des attaques de combattants armés débarquant avec des dizaines de motos au milieu de la nuit exigent une organisation et des moyens. Ce degré et cette forme de violence pointent vers les groupes se réclamant de l’État islamique au Grand Sahara, selon les spécialistes des groupes djihadistes armés qui écument le Sahel. Que cette piste soit la bonne ou non, il est clair que l’on a à faire avec des criminels qui ne sauraient être considérés comme des représentants d’une communauté ou d’un groupe pour lequel il faudrait rechercher des circonstances atténuantes. Il n’y en a pas.
  4. La manière dont un groupe armé conduit sa guerre – le choix de ses victimes et les formes concrètes de la violence – dit toujours beaucoup de choses sur ce groupe. Il ne faut pas l’oublier : ce niveau de violence contre les civils innocents a été choisi, décidé et mis en œuvre. Chaque fois qu’on laisse passer un massacre de grande ampleur de populations civiles dans un pays comme le Burkina Faso, paisible pendant des décennies, on accepte la banalisation des crimes de masse dans notre région, et on emprunte le chemin que la République démocratique du Congo et les pays des Grands lacs ont connu, avec les conséquences durables et catastrophiques que l’on sait. La garantie de l’impunité est une formidable incitation à la généralisation de toutes les formes de violence.
  5. Du côté de l’État burkinabè, les faits de Solhan signalent que malgré les efforts entrepris, les progrès réalisés dans la restructuration, la formation et l’équipement des forces de défense et de sécurité dans leur ensemble, leur capacité à agir efficacement, ou même à agir tout court, pour prévenir des attaques contre les civils ou pour intervenir pendant une attaque en cours, reste gravement limitée. Pour moi comme, je présume, pour beaucoup de non-experts des questions opérationnelles de défense et de sécurité, l’interrogation est celle-ci : est-ce vraiment hors de portée pour les forces burkinabè de disposer d’unités d’intervention rapide, ou de forces spéciales – qu’on les appelle comme on veut – disposant de moyens de protection, de mobilité et de communication pour stopper à défaut de prévenir des massacres comme celui de Solhan ? Puisqu’on connaît tout de même les régions où se concentrent depuis quelques années les attaques des groupes armés, ne peut-on vraiment pas espérer un sursaut d’efficacité des forces armées du pays, même sans l’appui des forces françaises présentes au Burkina Faso (au cas où on ne leur ferait pas totalement confiance…)?
  6. Parce qu’il ne servira à rien d’écrire avec d’autres mots ce que j’ai déjà écrits en juin 2019 dans une tribune après les massacres de civils au Mali et au Burkina Faso, je termine cette réaction à chaud après le drame de Solhan par ces extraits :
    « La dislocation des États et du tissu social se poursuivra tant que les forces de défense et de sécurité de ces pays n’auront pas regagné en crédibilité par leur efficacité opérationnelle et par leur capacité à neutraliser les véritables ennemis. Et non pas, par leur aptitude à martyriser les populations civiles soupçonnées, de par leur seule appartenance ethnique, d’être des alliées des terroristes »
    « Lorsque l’on ne dispose pas de moyens extraordinaires et qu’on fait face à un défi de l’ordre de la survie de sa nation, le seul impératif est de mobiliser l’intelligence collective de ses citoyens, résidents ou non, pour trouver des modes d’action qui puissent être efficaces malgré les moyens très limités. » Par Gilles YABI

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