CHEIKH DJIBRIL KANE, HISTORIEN RÉSIDENT EN ALLEMAGNE ET PRÉSIDENT DE JAPPOO : «LA COMMUNAUTÉ SÉNÉGALAISE EST INTÉGRÉE, MAIS PAS ASSIMILÉE» – (PREMIÈRE PARTIE) –

En Allemagne depuis 17 ans, Cheikh Djibril Kane y a fait l’essentiel de ses études supérieures et a commencé sa carrière professionnelle dans ce pays. Basé en Rhénanie-Du-Nord-Westphalie (État fédéré d’Allemagne de l’Ouest), il a intégré l’une des plus vieilles associations des Sénégalais d’Allemagne, JAPPOO, en 2014 avant d’en prendre la présidence depuis  2019. Dans cette entrevue exclusive avec AfricaGlobe.net, Cheikh Kane nous décrit la structure de la diaspora sénégalaises d’Allemagne, ses habitudes, ses compétences, son dynamisme, ainsi que le potentiel qu’elle représente pour le Sénégal en termes de transfert de compétence.  De la gastronomie à la médecine, en passant par l’ingénierie et l’automobile, les Sénégalais sont partout. D’aucuns ont même réussi à briser le plafond de verre dans un domaine comme la politique. Cheikh Djibril Kane  a toutefois quelques inquiétudes sur une tendance nouvelle au repli sur soi de ses compatriotes qui va grandissant au sein de la communauté. ENTRETIEN EXCLUSIF.

Cheikh Kane, vous êtes le président de l’Association des Sénégalais de la Rhénanie-Du-Nord-Westphalie (État fédéré d’Allemagne de l’Ouest). Pouvez-vous vous présenter davantage aux lecteurs  d’AfricaGlobe.net ?

Je suis Cheikh Djibril Kane, historien de formation et diplômé de l’université de Duisburg-Essen. Je suis également titulaire d’un certificat de médiation interculturelle de l’université Technique de Cologne. J’ai suivi aussi une de coaching et de marqueteur, en 2006, à la Fal-Gallery Fourniture of Arts, à Burnley, dans la région de Lancashire, en Angleterre. Je réside en Allemagne depuis 2003  après avoir passé deux ans au département de géographie  à l’Ucad. En 2014, j’ai intégré le bureau de l’association Japoo, regroupant des  Sénégalais de la Rhénanie-du-Nord-Westphalie. Depuis février 2029, j’ai l’honneur  diriger depuis plus d’un an.

Que pouvez-vous nous dire de la communauté sénégalaise d’Allemagne, notamment sa répartition géographique ou peut-être l’émergence de certains compatriotes dans des domaines improbables en tant qu’étrangers?

Il y a actuellement près de 5000 Sénégalais répartis entre Berlin, La Rhénanie du Nord Westphalie et La Bavière, selon Agence allemande BAMF  qui est le service étatique chargé de la Migration et des Réfugiés.  La communauté sénégalaise en Allemagne est très dynamique, selon les données des services étatiques allemands.  Elle s’est bien intégrée. Ce qui se traduit, entre autres, par l’élection historique du député du parti social-démocratique (SPD) Dr Karamba Diaby au Bundestag (parlement allemand), l’élection du Dr Pierrette Erzberger-Fofana députée au parlement européen de Strasbourg et, plus récemment, de cet ingénieur qu’est M. Saliou Guèye, à la mairie d’arrondissement de Zuffenhausen, dans la ville de Stuttgart. Tous trois fils et fille originaires du Sénégal. Sur les traces de Mr Charles M. Hubert, producteur et acteur connu qui a interprété le rôle de l‘inspecteur Henry Johnson dans la série policière «Le Renard» au programme de 1986 à 1997. Bref, tous ces exemples prouvent la capacité d’intégration de la communauté sénégalaise dont la capacité d’adaptation de ses membres est incontestablement reconnue ici et ailleurs. Puisque les cas semblables existent aussi  bien à New York, Paris, Milan qu’en Argentine et au Brésil etc…

Quels sont les différents profils de Sénégalais que l’on trouve dans cet État fédéré d’Allemagne de l’Ouest ?

La communauté sénégalaise de NRW (Rhénanie-du Nord-Westphalie) est dynamique et diverse de par les profils et les parcours professionnels et académiques de ses membres. On  retrouve des étudiants, des ingénieurs, des journalistes, des techniciens en automobile, en bâtiment, des médecins, des ouvriers, des chefs cuisiniers etc.  J’ai eu la chance d’en connaître beaucoup et, ainsi, d’apprécier la richesse de la diversité de notre communauté, tant au niveau de la connaissance, des techniques, des expériences que de leurs vécus. C’est  l’exemple abouti de l’intégration dont je parlais tantôt. C’est une  communauté fort active, est généralement bien appréciée par  la société allemande. 

Dans quels secteurs d’activités en Rhénanie-du-Nord  Westphalie retrouve-t-on en général les Sénégalais?

Les Sénégalais d’ici évoluent dans différents secteurs, selon leurs parcours, leurs profils et leurs professions. De la musique en passant par l’ingéniorat, la gastronomie, la mécanique, la médecine tout y est. C’est intéressant de voir ainsi la communauté d’ici dans sa diversité. Cela montre sa richesse et pourrait faciliter le transfert vers le Sénégal du «know-how» (savoir-faire) acquis au fil des années en Allemagne. Quand je regarde le parcours des uns et des autres, je ne peux qu’être optimiste quant aux potentialités qui peuvent servir à enrichir davantage notre pays, en termes de connaissances, d’expertises etc… La communauté sénégalaise de NRW n’est pas très nombreuse, si on la compare à celles que l’on trouve ailleurs, mais elle se distingue par son dynamisme et sa haute qualification dans divers domaines. 

 La légendaire téranga sénégalaise a-t-elle pu être exportée ou bien a-t-elle simplement été annihilée par le contexte votre pays d’accueil ? 

La Téranga sénégalaise est une marque de fabrique culturelle que chacun de nous porte en lui. Et nous vivrons ici avec ce label. Notre pays-hôte n’a pas empêché d’en garder l’esprit. La culture sénégalaise est intéressante, séduisante et surtout riche de par son sens du partage, du vivre-ensemble, de la convivialité, de la communion  et surtout de par son adhésion à la culture de la paix. 

Pour mieux s’intégrer les Sénégalais ont-ils peu ou prou besoin de diluer un tant soit peu leur culture dans la culture allemande ?

Les Sénégalais anciennement établis ici que j’appelle affectueusement mes Doyens pour certains, mes papas ou mamans pour d’autres, ont réalisé un travail exceptionnel. Ils ont tracé la voie. Ils nous ont montré le chemin de l’intégration. Ils ont servi de modèles aux plus jeunes et  nous ont surtout enseigné à ne pas confondre intégration et assimilation. De ce fait, au sein de la communauté sénégalaise, l’intégration dans la culture allemande ne rime pas avec l’assimilation. Nous aimons et respectons la culture des autres, mais nous portons toujours en nous cette fierté d’être Sénégalais.  La Téranga sénégalaise nous aide à nous orienter selon les valeurs de „Jom“ de „Fula“, de „Fayda“, mais surtout d’ouverture et de solidarité par rapport aux autres. 

De manière générale, quelles sont les habitudes sociales  des Sénégalais puisque l’environnement en Allemagne est très différent de celui du Sénégal ?

Comme j’ai dit au cœur de notre culture et de notre éducation, il y a le sens du partage, du vivre-ensemble, de la convivialité. Le seul souci que je peux évoquer est la rareté des contacts entre les Sénégalais, leur manque d’organisation et surtout cette nouvelle tendance qu’ont certains d’entre nous  de vouloir s’isoler de plus en plus. Ce que je trouve regrettable, voire même dangereux en ce sens que ça réduit énormément notre capacité de mobilisation. C’est comme si, de plus en plus, chacun se sentait mieux ainsi dans son coin.  La distance finit par s’installer, si bien que le contact entre la nouvelle et l’ancienne génération est quasi inexistant. Ce qui, de facto, empêche de profiter davantage des possibilités qu’offre l’Allemagne. 

De quelles possibilités s’agit-il concrètement ?

Par exemple, au rythme où vont les choses, les enfants issus de l’immigration  (Ndlr : les enfants de Sénégalais nés en Allemagne) risquent de ne pas se connaître et ceci pose le problème de leur double appartenance identitaire. Avant la vie associative réunissait et fédérait davantage la communauté sénégalaise. Il y avait des programmes culturels du genre concerts, festivals, etc. De temps en temps, on faisait venir un musicien ou une musicienne du Sénégal pour un programme. Les fêtes de Tabaski et d’indépendance se fêtaient plus autour et avec la communauté. C’est d’ailleurs l’un des défis majeurs que l’association s’est fixé. Dans nos nouvelles missions, le bureau de Jappoo vise, entre autres objectifs à réunir, de nouveau, les Sénégalais. 

Cheikh Djibril Kane, y a-t-il beaucoup des mariages mixtes avec les (natifs/ves) ? Est-ce les hommes qui épousent plus les Allemandes ou c’est l’inverse ?

Les Sénégalais épousent des non-Sénégalaises, des femmes d’autres nationalités. Les mariages mixtes existent et font le charme de la migration. En plus dans un monde aussi globalisé que le nôtre, les mariages mixtes, la diversité constituent l’avenir. Le président Senghor avait raison de préconiser l’avenir comme étant le rendez-vous du donner et du recevoir. Nous le vivons. Même au Sénégal, de plus en plus des  Sénégalais, Sénégalaises vont se marier avec des des personnes d’autres nationalités. Je salue et apprécie ce nouveau monde qui peut aider à déconstruire les stéréotypes, le racisme et les discriminations.  L’amour ne connait ni frontière, ni couleur, ni barrière. Donc vive la diversité. 

En tant que président de l’association des ressortissants Sénégalais quelles sont les activités que vous menées de manière concrète ?

Jappoo poursuit son agenda et reste attaché à la réalisation de ses objectifs, qui sont d’aider à l’intégration et à l’épanouissement des Sénégalais de NRW dans la société allemande.  De ce fait, nous avons des activités qui tournent autour de 4 piliers que sont : l’organisation d’une journée d’intégration, la célébration de la journée mondiale de la femme, les retrouvailles autour d’un tournoi annuel de football qui, avec les équipes d’autres pays africains et européens, nous permettant de partager également des valeurs de solidarité et de vivre-ensemble. Enfin, nous organisons régulièrement des conférences et autres activités autour de la politique, de la culture en plus de mener une campagne internationale contre l’excision des femmes.  

Ça veut dire que depuis l’Allemagne vous travaillez pour accompagner la lutte contre l’excision  au Sénégal. C’est bien cela ?

Effectivement parce que cette pratique persiste malheureusement encore dans certaines contrées du Sénégal. Il est donc de notre devoir aussi à travers la sensibilisation et une bonne pédagogie d’essayer de faire comprendre à ceux qui continuent de la pratiquer, que les traditions et les mœurs comme les êtres humains et les mentalités doivent  évoluer.  Nous travaillons aussi avec des médecins qui ont appris les techniques de réparation afin d’en faire bénéficier aux femmes victimes d’excision. Jappoo organise des colloques, des conférences afin d’essayer de thématiser davantage la problématique et surtout de mettre en rapport les victimes et les professionnels.  Tout ce travail, ossature des activités de notre association, est le fruit des années d’expérience que nos doyens ont mis en place et que nous les plus jeunes tentons de pérenniser. 

Un dernier mot sur Jappoo en tant que tel

Jappoo est un héritage précieux que la première génération de Sénégalais en Rhénanie-Du-Nord-Westphalie  (NRW) nous a légué.  L’association a été créé en juillet 1999, elle a aujourd’hui 21 ans. En tant que président de la première et plus ancienne association des Sénégalais d’Allemagne, je me sens honoré et plus que jamais motivé à bien mener ma mission.  

Propos recueillis par Pélagie SÈNE(AfricaGlobe Dakar)

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