« CINQ ANS APRES LA CONDAMNATION D’HISSENE HABRE, LES SURVIVANTS ET LES FAMILLES DES VICTIMES N’ONT TOUJOURS PAS RECU LE MOINDRE CENTIME »

TRIBUNE – Pour Souleymane Guengueng, ancien prisonnier et fondateur de l’Association des victimes des crimes du régime du dictateur, l’heure est aux réparations.

Hissène Habré est mort le mardi 24 août, à Dakar (Sénégal), où il purgeait sa condamnation à la prison à perpétuité. Dès l’annonce de son décès, la réhabilitation de l’ancien président tchadien a été demandée par ses parents. Le mouvement rebelle de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD) de son allié Mahamat Nouri fait de cette réhabilitation un préalable à la réconciliation nationale.

Que les parents d’Hissène Habré reçoivent ici les condoléances les plus sincères des victimes de son régime. Ces victimes n’ont jamais souhaité la mort de leur ex-président.

Mais pendant les vingt-sept ans de lutte pour la justice, et lors de son procès devant les Chambres africaines extraordinaires (CAE) qui l’ont condamné pour crimes contre l’humanité, Hissène Habré n’a jamais daigné exprimer un mot de regret pour consoler les parents de ses victimes – 40 000 selon les estimations – qui représentent toutes les ethnies du Tchad : Gorane, Zaghawa, Hadjarai, Arabes, Banana, Gambaye, Sara et d’autres.

J’ai été fiché par la tristement célèbre Direction de la documentation et de la sécurité (DDS) comme ennemi d’Hissène Habré parce que mon épouse et moi avions ouvert nos portes pour accueillir à Maroua, au Cameroun, tous les Tchadiens qui fuyaient le pays pendant les violences des années 1980.

Des squelettes ambulants

Hissène Habré demanda aux autorités de Yaoundé de m’arrêter et de m’extrader au Tchad, mais les investigations de la police camerounaise conclurent à mon innocence. En janvier 1987, je suis retourné au Tchad avec ma famille suite à l’annonce d’une amnistie. Mais un an plus tard, en août 1988, j’ai été faussement accusé et arrêté par la DDS.

J’ai été détenu dans plusieurs prisons. Entassés dans une cellule trop petite, nous étions obligés de dormir à tour de rôle, quelquefois sur les cadavres de ceux qui mouraient. Mais le pire, pour moi, c’était la torture morale : il était interdit de prier mon Dieu. Ma famille n’a jamais su si j’étais en vie. Chaque nuit, la police politique venait enlever des détenus qui ne sont jamais revenus.

Je suis sorti de prison le 1er décembre 1990 à l’arrivée des forces d’Idriss Déby qui renversèrent le régime d’Hissène Habré. Lorsque les portes des prisons se sont ouvertes les unes après les autres, mes codétenus et moi ressemblions à des squelettes ambulants.

Enfermé pendant deux années et demie, j’ai vu des douzaines de codétenus mourir de tortures et de maladies. Je me suis juré que si je sortais vivant de cet enfer, je lutterais pour que mes bourreaux soient traduits en justice. Lorsque le régime d’Hissène Habré a pris fin en 1990, j’ai rassemblé veuves et survivants pour demander réparation. En 2000, je suis allé au Sénégal pour porter plainte. Menacé par ses sbires à mon retour au Tchad, j’ai été contraint de m’exiler à New York où j’ai continué la lutte.

En souvenir des morts et des disparus

Je suis convaincu que ma vie fut préservée par Dieu pour obtenir justice en souvenir des morts et des disparus. Avec mes collègues, survivants et victimes du régime de l’ancien dictateur, nous avons eu conscience de l’importance de témoigner publiquement devant un tribunal des actes cruels et de l’injustice perpétrée à notre encontre. Je suis réconforté par le fait qu’Hissène Habré ait vécu assez longtemps pour faire face à la justice et au regard accusateur de ses victimes. Maintenant, il est temps de s’assurer que nous soyons indemnisés.

Cinq ans après la condamnation d’Hissène Habré, les survivants des tortures et les familles des victimes n’ont toujours pas reçu le moindre centime. L’Union africaine, qui avait tant œuvré pour créer le tribunal à Dakar, n’a même pas mis en place le fonds au profit des victimes prévu par le verdict afin de récupérer les avoirs d’Hissène Habré et de solliciter des contributions.

Le gouvernement tchadien, sommé par ses propres juridictions d’ériger des monuments à la mémoire des victimes et d’indemniser leurs familles, nous a également tourné le dos. Et Hissène Habré lui-même ne s’était jamais expliqué sur les dizaines de millions de dollars qu’il aurait volés au Trésor tchadien.

En plus des dédommagements, une commission de réconciliation devrait être organisée au niveau national. Par la suite, une action d’information et de sensibilisation devrait aussi être entreprise au niveau de l’Afrique et du monde entier afin que ce qui est arrivé au peuple tchadien ne se répète jamais plus ailleurs.

Par Souleymane Guengueng, ancien prisonnier, est le fondateur de l’Association des victimes des crimes du régime d’Hissène Habré. (Tribune publiée par Le Monde)

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