COMMENT SORTIR DU FACE-A-FACE AVEC PARIS ?

Les intellectuels africains ne cessent de réclamer de sortir du «face-à-face» avec la France. Emmanuel Macron, ce jeune président français dont on dit qu’il est ambitieux et pressé, a déjà posé plusieurs actes visant à «réinventer» cette relation, la Françafrique, si souvent décriée. Sa démarche consiste à faire appel à des intellectuels africains pour mener un travail de réflexion devant aboutir à des propositions sur certains dossiers qui cristallisent les critiques. Après le discours de Ouagadougou (28 novembre 2017), il avait ainsi confié à Felwine Sarr et Bénédicte Savoy une mission pour réfléchir sur la restitution du patrimoine africain. Cette initiative a déjà eu quelques résultats symboliques, malgré la résistance des milieux culturels français : la restitution, au Sénégal, du sabre d’El Hadji Omar Tall et, au Bénin, des objets pillés dans le palais de Béhanzin. Plus récemment, il a chargé l’historien camerounais Achille Mbembé de diriger un comité de réflexion, réunissant des intellectuels de premier rang (dont le philosophe sénégalais Souleymane Bachir Diagne), afin de formuler des propositions visant à refonder la relation entre la France et l’Afrique. Parmi les missions du Comité Mbembé figure la préparation du prochain sommet France-Afrique, qui se déroulera à Montpellier, en juillet 2021.
Sans présumer des suites qui seront réservées aux propositions de ce Comité et de l’impact durable de toutes ces initiatives sur le futur de la relation entre Paris et le continent, on ne peut que s’en féliciter. De toute façon, comme le dit un proverbe chinois que rapporte Mao-tsé-toung : «Personne n’a tort d’avoir parlé, c’est à celui qui écoute d’en faire son profit». Et puis, tout le monde – y compris les intellectuels africains les plus critiques vis-à-vis de la politique africaine de la France – s’accorde sur un fait : repenser cette relation est dans l’intérêt de toutes les parties. Paris doit prendre en compte le sentiment anti-français qui est une réalité chez une large partie de la jeunesse africaine (pas seulement les militants anti-impérialistes du genre Frapp-France dégage) ; pour les pays africains, la France est un partenaire possible parmi tant d’autres et souhaitent profiter de ce qu’elle offre comme avantage comparatif.
Le seul regret qu’on peut avoir, c’est qu’on a l’impression, si on se fie à ces initiatives, que c’est Paris qui continue de donner le tempo et exécute seul les pas de danses. Les pays africains semblent être de simples spectateurs, alors que c’est leur avenir qui est en jeu. Nos dirigeants ne devraient pas laisser à leur homologue français l’initiative de la réflexion sur un avenir commun souhaitable, parce que nous sommes concernés au premier chef. J’aurais aimé que le Comité Mbembé, par exemple, soit à l’initiative d’un ou des chefs d’Etat africains anciennement colonisés par la France. En effet, nous dit le philosophe Djibril Samb, si le «regarder» ne concerne que le sujet, car lui seul regarde sans qu’il soit assuré de voir quoi que soit, en revanche, le «voir» concerne aussi obligatoirement le «vu» qui est par définition un «visible» autre que lui, plausible regardant. C’est pourquoi Souleymane Bachir Diagne propose, dans un entretien à Jeune Afrique (mai 2021), «d’africaniser le débat». «Pour des sommets de cette nature, un agenda africain continental doit être clairement défini […] et qu’une telle rencontre ne saurait être une juxtaposition de tête-à-tête entre Paris et chacun de ses partenaires». Heureusement que Macron a choisi des intellectuels africains pour mener une telle réflexion. On verra la suite.

Par Seydou KÂ

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