ELODIE CAKPO, PRESIDENTE DE L’ONG WAACIS : «QUAND NOUS AVONS DES MINEURS INCARCERES C’EST LA FAUTE A LA SOCIETE»

La jeune béninoise Elodie Cakpo mène un combat noble. Journaliste  de formation, encore étudiante en deuxième année de sociologie (anthropologie) à l’université d’Abomey-Calavi (Bénin), elle a fondé l’ONG WAACIS (World association for assistance to Children in incarcerated situation) en français (Association Mondiale pour les enfants en situation d’incarcération). Cette organisation se préoccupe de la situation des mineurs en milieu carcéral et trouve des solutions pour leur réinsertion dans la société. Dans cette entrevue exclusive avec AfricaGlobe.net, la jeune journaliste explique comment lui est venu le déclic pour se lancer une telle aventure. Dans ce combat, Elodie Cakpo a quelques résultats encourageants, mais elle veut aller toujours plus loin et trouver le meilleur mécanisme de suivi des mineurs avant et après la sortie de ces jeunes du milieu carcéral. Pour elle, si un mineur se retrouve dans les liens  de la détention ce n’est pas lui le responsable, mais la société qui n’a pas assuré ses responsabilités. ENTRETIEN

AfricaGlobe : Elodie Cakpo, vous êtes présidente et fondatrice de l’ONG WAACIS. Comment est née l’idée de la création d’une telle association d’envergure internationale?

En mai 2018, j’ai été bouleversée par la lecture d’un article sur la situation des enfants dans les prisons au Bénin. J’ai pris contact avec l’Agence Pénitentiaire du Bénin où j’ai appris davantage sur les conditions de vie des enfants incarcérés. 

 Après avoir pris connaissance de ces conditions, j’ai automatiquement décidé de faire quelque chose pour créer le changement, apporter ma contribution à l’amélioration de la qualité de vie de ces enfants. 

Elodie Cakpo : Quelle est l’ampleur de la situation suite à vos recherches  en vue de vous imprégnez davantage?

En effet, selon des statistiques récentes, la situation des détenus mineurs est préoccupante. Dans 10 maisons d’arrêts visitées en 2017, un total de 7.358 hommes, 243 femmes et 83 mineurs sont enregistrés. Sur l’ensemble des mineurs, 2% ont entre 15 et 18 ans et 92% passent à l’âge adulte dans les maisons d’arrêts. Il s’agit souvent d’enfants orphelins ou d’enfants de rue.  Ma visite dans une des prisons m’a permis de toucher du doigt les conditions déplorables, à la limite déshumanisantes dans lesquelles vivent ces enfants.

Dans l’immédiat qu’aviez-vous fait puisque manifestement vous étiez affectée ?

En urgence, j’ai décidé, à travers un projet dénommé  «Programme d’Assistance Happyday», d’organiser une campagne de collecte de dons (vêtements, vivres, chaussures,) pour venir en aide à ces détenus mineurs et aux enfants de détenus de la prison civile d’Abomey-Calavi, projet que j’ai concrétisé en décembre 2018. J’ai convaincu, au-delà de cette action, des amis de la nécessité de mettre sur pied un projet durable relatif à la question des détenus mineurs. Sous mon leadership, nous avons monté une association dénommée World Association for assistance to children in incarcerated situation (WAACIS). La vision est d’avoir ZERO mineur dans les prisons du Bénin plus particulièrement et de façon générale dans le monde à l’horizon 2060.

Quels sont les objectifs et la vision spécifique de cette association ?

Pour atteindre cette vision, il s’agit, à court et moyen terme, d’éduquer les prisonniers mineurs sur le plan psychologique, social et professionnel avant et après leur mise en liberté. Des formations leur seront données pour les amener à initier des activités génératrices de revenu dans les domaines comme la cosmétique et l’agro-alimentaire. L’objectif est de favoriser leur insertion professionnelle. A moyen terme, il s’agit de construire des centres spécialisés pouvant accueillir et éduquer les enfants des détenus. L’originalité de mon initiative vient de ce que nous n’avons pas par exemple besoin de grands moyens pour faire les formations en cosmétiques, en décoration ou en artisanat.

Comment cela pourrait se faire dans la durée, de façon pérenne ?

 L’originalité de ce projet réside aussi dans le fait que les mineurs que nous avons formés et qui sortiront de prison deviendront des ambassadeurs de notre association en formant à leur tour d’autres détenus mineurs, en faisant de la sensibilisation dans les écoles sur les conséquences de la délinquance juvénile et en interpellant sous forme de plaidoyer les autorités sur les conditions de vie en prison et en particuliers celles des détenus mineurs.

Pourquoi jugez-vous utile de défendre la cause des détenus mineurs ? 

Les enfants sont des êtres fragiles. Ils ont perpétuellement besoin d’être assistés. Tous les enfants qui sont détenus n’ont pas forcément reçu une mauvaise éducation. Les parents éduquent du mieux qu’ils peuvent. La société éduque et la rue aussi, même l’église, la mosquée éduquent suivant les règles religieuses. C’est l’enfant qui décide d’orienter sa vie à un moment donné. Et moi, j’ai l’habitude de dire que quand nous avons des mineurs incarcérés c’est la faute à la société. C’est la faute à la société parce qu’ils devraient avoir des centres pour accueillir les enfants de la rue et les former pour être réinsérés dans la société. 

Vous savez tout de même que les malgré leur jeune âge peuvent avoir commettre des crimes ou des délits graves…

Pour moi, un mineur incarcéré dans n’importe quel pays  est une honte pour ce pays. Aucun mineur n’est mauvais, mais juste qu’à un moment donné, ils se sont laissés emporter. Ma  lutte consiste à réveiller les dirigeants surtout africains à réfléchir sur la problématique ayant trait à l’incarcération des mineurs et les conséquences de l’incarcération sur le bien-être des enfants. La place de l’enfant c’est dans sa famille, c’est dans un foyer où il reçoit de la chaleur, de l’amour , où il est écouté et sa voix prise en compte. Et tant que je vivrai je me battrai pour la cause de ses enfants jusqu’à mon dernier souffle.

 Vous votre objectif, on l’a bien compris Elodie Cakpo. Parlez-nous à présent des actions concrètes menées par l’ONG  Waacis en faveur de ces enfants…

«Zéro mineur en prison» est le projet découlant de notre vision à l’horizon 2030. Contribuant notamment à l’atteinte de l’Objectif de Développement Durable (ODD) N°4. Ce projet vise à renforcer les capacités de la jeunesse et des organisations de la société civile pour plus de richesses, plus de comportements responsables et d’actions en prévention de la délinquance juvénile. Pour revenir à votre question, nous avons  réalisé différentes actions  à savoir : le programme Happy Day (chaque  mois de décembre depuis 2018), le concours DEFENDS-MOI, Allô ma santé, la sensibilisation dans 3 écoles sur les conséquences de la délinquance juvénile, la sensibilisation avec les enfants de rue, le Don de cache-nez à 50 enfants de rues

A court termes, il y a-t-il d’autres actions ?

En effet, à court terme d’autres actions sont planifiées.  Il y a  le programme Help Éducation avec des initiatives parascolaires et d’incubations au profit des jeunes déscolarisés, le Concours de plaidoirie des élèves avocats,  le programme de renforcement de capacités techniques et organisationnelles,  le projet OVI TCHE SÈ TCHE ( Mon enfant, mon espoir) en fon, la conférence internationale sur les réformes et politiques à mettre en œuvre pour l’amélioration des conditions de vie des détenus mineurs pour ne citer que ceux-là. Et une action planifiée à long terme : la construction du centre. Depuis 2018, nous organisons chaque année le programme d’assistance HAPPY DAY. En plus des prisons civiles de Cotonou, d’Abomey-Calavi, nous avons impacté en 2019, la ville de Savalou dans nos actions. Cette activité nous permet de collecter et d’offrir aux mineurs dans les prisons et ceux de familles incarcérées , des matériels scolaires, alimentaires, des vêtements, des jouets, des kits d’hygiène et de salubrité puis des médicaments.

Cette année, nous préparons la conférence internationale sur les politiques et réformes à mettre en œuvre pour l’amélioration des conditions de vie des mineurs dans les prisons … Cela aura lieu à Cotonou dont la date a été reportée à cause du COVID19.

Combien de personnes ont bénéficiées de vos actions  à ce jour?

A ce jour, WAACIS compte 13 membres du personnel dont 09 bénévoles et 04 permanents. A travers nos activités, nous avons impacter à ce jour : – 112 mineurs incarcérés, 302 parents d’enfants prisonniers, 805 enfants en situations difficiles(orphelins, enfants de rue, enfants portants un handicap, mineurs en apprentissage…) 121 Jeunes dont 12 ambassadeurs WAACIS, et 13 organisations de la société civile partenaires

 Qu’est-ce fait votre particularité, parmi la foultitude de femmes existantes 

Ce qui fait plus ma particularité est le fait que je dois une femme qui est toujours à la quête de la connaissance. Je ne cesse de me former au jour le jour. Je suis également une femme multitâche. Les weekends je suis sur des chantiers d’électronique avec mon frère où j’apprends l’installation des vidéos surveillance, des caméras. Restauratrice et décoratrice à cause de ma mère toujours entre les casseroles. Je peux être masculine et féminine à la fois (rire)

 Que vous inspire la question de la représentativité des femmes dans les instances de prise de décisions ?

 La Déclaration universelle des droits de l’homme stipule que toute personne a le droit de prendre part à la direction des affaires publiques de son pays. Une gestion et une administration transparente et responsable et un développement durable dans tous les domaines ne seront possibles que si les femmes ont plus de pouvoir d’action et plus d’autonomie et si elles jouissent d’une meilleure situation sociale, économique et politique. Les situations  qui empêchent les femmes de s’épanouir existent à tous les niveaux et dans tous les domaines d’activités. Une participation égale des femmes et des hommes à la prise de décisions établira un équilibre qui correspondra mieux à la composition de la société, ce qui est nécessaire au renforcement de la démocratie et à son bon fonctionnement. L’égalité dans la prise de décisions donnera aux femmes un poids qui seul permettra l’intégration d’une perspective égalitaire dans l’élaboration des politiques. La participation égale à la vie politique sera donc déterminante pour la promotion de la femme. L’égalité de participation aux prises de décisions n’est pas seulement une simple question de justice et de démocratie ; on peut y voir aussi une condition nécessaire pour que les intérêts des femmes soient pris en considération. Ainsi, il nous faut plus de femme pour défendre le droit des femmes et en tant que mère porteuse d’avenir défendre aussi le droit des enfants.

S’il vous était donné d’être à une grande instance de prise de décision ayant trait à l’enfance, que feriez-vous pour davantage (stratégies)  aider les enfants détenus ?

Au prime abord militer pour qu’il n’y ait plus de mineurs incarcérés  grâce à la création d’un centre de réinsertion social professionnel. Un centre dans lequel tous les enfants de la rue en général et tous les enfants désireux en particulier pourront apprendre des métiers tels que la soudure , la menuiserie et ceux qui voudront aller à l’école pourront le faire. Ceci éloignera d’eux les vices. Ainsi nous pourrons être sûre que ces enfants formés deviendront des citoyens intègres et contribueront ainsi au développement du pays. Quant aux détenus mineurs, ils seront tous transférés dans un centre au lieu de la prison et ils pourront avoir le maximum de soutien psychologique, ils auront également la possibilité de suivre  l’enseignement de faire  l’apprentissage.

Elodie Cakpo, partagez avec nous en quoi les femmes sont-elles capables de changer le monde 

Si le monde est ce quel est aujourd’hui c’est parce qu’une femme a mis au monde un homme. Les femmes ont du potentiel, les femmes ont du talent, nous sommes à une époque où les voix des femmes sont plus prises en compte que celles des hommes. Mettez une femme dans les mêmes conditions qu’un homme et vous verrez que la femme ira plus de l’avant. Le monde est déjà en train de changer parce que nous avons déjà des femmes cheffe d’Etat, des femmes ministre et récemment le Togo vient de nommer une femme Premier ministre et dans son gouvernement on a une douzaine de femme sur 33 membres.

Quel est votre rêve le plus cher pour l’Afrique en général et pour votre pays, le Bénin ?

Mon rêve le plus cher actuellement c’est que le Bénin soit le premier pays à se pencher sur la thématique des enfants en conflit avec la loi et qu’il ait assez de femmes dans les instances de prise de décision au niveau local, municipal, national, régional et même à l’international. Que les femmes soient mises en avant. 

Propos recueillis par Giraud TOGBÉ – (AfricaGlobe Dakar)