FATOUMATA DIALLO : «JE SUIS LE TYPE DE FEMME QUI PENSE QUE LA SPÉCIALISATION TUE LE TALENT» – ENTRETIEN EXCLUSIF

De l’ambition sans limite et de l’énergie à revendre. Une femme qui sait donner sens à son existence et tente d’impacter d’autres jeunes dames et l’ensemble de la jeunesse, en général. La vie de Fatoumata Diallo pourrait se résumer en ces termes. Fondatrice du magazine «Jeune entrepreneur» que la Covid-19 à forcer à devenir webzine, la jeune entrepreneure nous ouvre son cœur avec générosité et nous plonge dans son parcours quelque peu romanesque. Un profil atypique : philosophie, informatique, écriture, en passant par la réalisation cinématographique et l’art. En effet, la jeune informaticienne ne s’interdit rien ou presque parce que, dit-elle, «la spécialisation tue le talent». Lauréate du concours Business Academy 2016, Fatoumata a aussi été lauréate de l’édition 2020 du concours «7 Jours pour 1 Film». Pour elle, les femmes doivent sortir de leur torpeur et briser les dernières chaines du patriarcat si elles existent encore. Telle est le leitmotiv de Fatoumata. Une  progressiste née. Rencontre avec une femme d’exception. INTERVIEW

AfricaGlobe : Fatoumata Diallo, vous êtes la promotrice du magazine «Jeune Entrepreneur», veuillez-vous présenter à nos lecteurs

Fatoumata Diallo : Je m’appelle Fatoumata Diallo. Je suis entrepreneure, mais aussi auteure-scénariste-réalisatrice. Après l’obtention de mon baccalauréat à Tambacounda, j’ai suivi des études de philosophie à l’université Cheikh Anta Diop de Dakar jusqu’en Duel 2. En parallèle, j’ai suivais aussi des études en Informatique Réseau et Technologies Microsoft à NIIT Dakar, soldées par un Master professionnel.

En novembre 2011, j’ai rejoint le service des Impôts et des Domaines de Tambacounda où je gère toujours le volet Informatique. En 2016, j’ai lancé ma propre structure nommée Jeune Entrepreneur, qui était un magazine en papier trimestriel à la base. Actuellement, en plus d’être promotrice et CEO de Jeune Entrepreneur, je suis aussi dans l’écriture. 

AG : Quelle est la genèse de «Jeune entrepreneur» et pourquoi une telle publication qui cible les jeunes ?

Jeune Entrepreneur est un magazine que j’ai créé en 2016 et lancé en 2018 officiellement. L’entrepreneuriat commençait à gagner beaucoup de terrain au Sénégal et les jeunes créaient, innovaient mais les médias n’en parlaient presque pas ou ne mettaient en avant que les profils les plus connus sur le plan national et international… Je me suis dit qu’il fallait créer un magazine qui ferait la promotion de l’entrepreneuriat de ces jeunes, qui va mettre en avant leur travail et surtout les présenterait aux autres jeunes comme des modèles. C’est ainsi qu’est né Jeune Entrepreneur, le magazine qui fait la promotion de l’entrepreneuriat des jeunes de 18 à 40 ans sans oublier les «success stories» bien sûr parce qu’ils en font partie.

AG : Dans quelles conditions avez-vous mis sur pied Jeune Entrepreneurs et comment vous avez été accompagné dans ce projet ?

FD : Je savais qu’il me fallait une bonne assise financière pour lancer ce magazine parce qu’il fallait formaliser, recruter des rédacteurs et surtout faire imprimer la version papier et la distribuer. En allant chercher des fonds dans les structures privées de l’État, je suis tombée par hasard sur la campagne Business Academy 2016 et après des échanges avec les organisateurs, j’ai postulé en ligne. Quelques semaines après, j’ai été choisie parmi les 1700 présélectionnés  et à l’issu d’une formation de trois jours, j’étais lauréate du programme et mon projet a été financé.

Nous sommes restés presque deux ans avant de recevoir nos fonds et quand c’est fait, je l’ai mis sur pied et le travail a commencé. Nous avons formalisé l’entreprise puis recruté des prestataires à travers le Sénégal. Notre politique était depuis le départ d’associer des jeunes très passionnés par l’écriture et le journalisme dans le cadre de ce projet. Nous avons donc recruté des journalistes, juristes à travers le Sénégal et collaborons encore avec eux dans le magazine.

AG : Votre capital de départ c’est donc ce concours qui vous l’a offert, sachant que l’impression d’un magazine est très lourde…

FD : Les fonds ont été obtenus effectivement grâce au concours de plans d’affaires 2016 appelé «Business Academy» dont j’ai parlé tantôt. L’ADEPME (Agence de développement  et d’Encadrement des Petites et Moyennes entreprises) en collaboration avec la Banque Mondiale, l’APIX (Agence nationale de promotion des investissements et des Grands travaux) et l’État du Sénégal nous a financés dans nos différents projets. Grâce à ces fonds, j’ai pu assurer au début l’impression du magazine et le paiement des rédacteurs. Actuellement nous avançons avec les moyens du bord et sommes toujours dans la recherche de fonds pour assurer la continuité du travail.

 AG : Est-ce votre première expérience dans l’entreprenariat ? Sinon parlez-nous  de vos débuts, ce fut aisé pour vous ?

FD : C’était la toute première effectivement. Et comme telle, je manquais d’expérience. J’ai fait des erreurs, beaucoup d’erreurs de débutante qui étaient plus basées sur la partie technique et stratégique du travail. Et il n’est pas nécessaire de vous dire que j’ai perdu beaucoup d’argent. Mais c’est une expérience de gagnée et actuellement je suis plus à l’aise avec la gestion de l’entreprise.

AG : Pouvez-vous dire que vos objectifs fixés avant la création de cette publication sont-ils en train d’être atteint au fil des années ? 

Les objectifs que je me suis fixée ne sont pas encore atteints. Mais avec mon équipe, on y travaille et on ne compte pas baisser les bras. Nous faisons tout pour mettre en place de nouvelles stratégies pour atteindre les objectifs à court terme pour commencer.

AG  : Quelles sont vos difficultés majeures au sein de cette entreprise ? 

FD: L’impression du format papier est mon plus grand souci. L’entreprise est  basée à Tambacounda et le marché de l’imprimerie n’existe réellement qu’à Dakar. Je collaborais avec un autre lauréat de «Business Academy» qui a son entreprise à Sédhiou, mais les pannes techniques que subit sa machine me retardent beaucoup dans le travail, et les imprimeurs à Dakar sont très coûteux pour moi. 

AG Peut-on dire que  globalement l’entrepreneuriat des jeunes au Sénégal est accompagné par les pouvoirs publics en termes de financement ?

FD : Me concernant, je dirai oui, mais uniquement dans la mesure où il faut passer par les concours de subvention. Les structures elles-mêmes ne viennent pas vraiment en aide aux jeunes qui ont besoin d’elles pour financer leurs projets. Elles ont tendance à poser des conditions non accessibles aux jeunes entrepreneurs.

AG : Quels sont vos projets futurs dans l’entrepreneuriat ?

FD Construire un empire médiatique. Je prévoie toujours de faire de Jeune Entrepreneur le plus grand magazine d’entrepreneuriat au Sénégal, puis en Afrique de l’Ouest, pour finalement viser le marché international. Pour ce faire, à cause du Covid-19, j’ai compris qu’il fallait passer par la digitalisation et surtout être très présent sur les réseaux sociaux. Nous avons décidé de faire du magazine un webzine d’information et très bientôt une chaine youtube qui va montrer les dessous et les bons côtés de l’entrepreneuriat à travers des émissions, des interviews, des reportages et documentaires.

Nous avons aussi comme projet la création d’un webzine qui va parler des femmes noires très ambitieuses et ayant réussi dans leur domaine quel qu’il soit. Notre objectif est de donner aux jeunes filles noires en général et africaines en particulier des modèles de réussite à qui elles peuvent s’identifier, booster leur confiance en soi et montrer qu’avec de la volonté elles peuvent y arriver. Via nos rubriques,  nous ferons la promotion de l’excellence chez ces femmes afin que les jeunes filles africaines apprennent à viser au-delà  de leurs capacités mais aussi à voir loin, très loin. 

AG : Que vous inspire la problématique de la représentativité des  femmes dans les instances de prise de décision ?

FD : C’est des choses qu’on remarque dans toutes les sociétés patriarcales, où la femme n’a presque pas de pouvoir, où elle n’est pas bien représentée dans les instances de décisions…  Mais nous sommes au 21ème siècle et je pense que c’est une vision qui doit être dépassée dans la mesure où les femmes sont aussi bien capables de faire les mêmes tâches que les hommes. Actuellement dans l’éducation, elles assurent mieux qu’eux (les hommes). Dans l’entrepreneuriat, bien que confrontées à des problèmes d’ordre sexistes, elles assurent et font parler d’elles et de leurs entreprises partout. Dans les bureaux comme dans les foyers, elles jouent à merveille leur rôle. Alors qu’attend-on pour leur faire confiance ?

AG : Voyez-vous l’entrepreunariat comme une parade contre le chômage des jeunes,  sachant les difficultés à trouver les financements?

FD : La certitude est que l’État ne peut pas assurer du travail à tous les jeunes. Le dernier recours pour ceux qui sont dans le chômage est l’entrepreneuriat même s’il est très difficile pour eux de trouver des financements. Ceci est une raison de plus pour alléger les conditions d’obtention de financements par les structures privés créées par l’État dans ce sens.

AG : Femmes entrepreneures au Sénégal et en Afrique en général, est-ce que c’est plus difficile pour  elles que pour les hommes ?

FD : Très difficile. Que ce soit pour l’obtention de financements, de partenariats ou de collaborations, il est plus aisé d’être un homme. Les femmes ont toujours eu des difficultés. On leur fait confiance difficilement dans tout ce qui est professionnel et c’est un état d’esprit à dépasser. Je pense qu’on a assez été testé et qu’on a assez fait nos preuves, et que le sexe ne doit plus être un problème dans le domaine professionnel.

AG : Tout le monde peut-il entreprendre ?

Tout le monde peut avoir la capacité d’entreprendre je dirai, à condition de le faire par passion, d’identifier un problème et apporter une solution, s’armer de patience et être très persévérant parce qu’il n’est pas aisé d’être dans l’auto-emploi. Mais si tout le monde entreprend aussi, qui sera là pour exécuter les tâches ?

AG : Fatoumata Diallo, parlons à présent de votre vie littéraire ou artistique globalement. Vous avez publié des livres…

FD : J’ai fait publier mon premier livre intitulé «Lettre à papa : aveux et confidences» aux éditions Edilivre Paris en 2017. J’ai parlé dans ce livre de mon ressenti après le décès de mon père et de l’évolution de la famille. C’est un livre dans lequel j’ai aussi abordé des sujets sur le plan médical, politique, médiatique…

Mon deuxième livre qui a comme titre «Sois belle et ambitieuse » est en édition en ce moment. Ce dernier met en avant des femmes noires très ambitieuses qui ont réussi, afin d’offrir à mes jeunes lectrices des modèles à qui s’identifier pour sortir de leur léthargie intellectuelle surtout. Sa sortie a été retardée à cause de la Covid-19.

AG : Vous êtes également dans la réalisation. Comment expliquez-vous cette «intrusion» ? 

FD : Je suis aussi scénariste-réalisatrice aussi depuis peu. Après des résidences à l’Institut nomade Fotti Cultures en 2019 sur la production et l’écriture de scénarios de série-fiction, de casting professionnel et jeu d’acteur face caméra, j’ai été lauréate de l’édition 2020 du concours 7 Jours pour 1 Film qui m’as permis de réaliser mon court métrage intitulé «La dernière danse» dont le teaser est sur youtube. 

AG : Finalement Fatoumata Diallo ne s’interdit rien, ne lâche rien. C’est cela ?

FD : Je suis le type de femme qui pense que la spécialisation tue le talent. De ce fait, j’aime explorer tous les domaines dans lesquels je me sens à l’aise, épanouie et surtout passionnée. En dehors de l’entrepreneuriat, je me suis focalisée sur l’art parce que c’est un moyen pour moi de faire valoir mes positions dans notre société qui est patriarcale et dont je trouve que les bases, la culture, la tradition n’est pas forcément à faire changer parce qu’il y a beaucoup de bonnes et belles choses, mais quand même à faire évoluer parce que le monde a changé et les idéologies doivent s’adapter à ce changement.

AG : Votre conseil pour la jeunesse du Sénégal et d’Afrique…

FD : L’ambition et la patience, rien de plus, rien de moins. J’ai remarqué que beaucoup de jeunes ont tendance à être très impatients et ne sont pas du tout ambitieux et on ne peut pas réussir dans ces conditions. 

Propos recueillis par Giraud TOGBÉ

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