FEMINISME PAR LE BAS – PAR SEYDOU KÂ

Au lendemain de la Tabaski, beaucoup de femmes, particulièrement celles qui sont émancipées et qui avaient perdu le goût des travaux domestiques, ont eu toutes les peines du monde. Pour cause, les femmes de ménage, qu’on appelle de façon honteuse «bonnes», sont rentrées au village pour passer la fête avec leurs familles. Du coup, subitement, on se rend compte de l’utilité de ces bonnes dames dont on remarque à peine la présence dans les maisons. Tellement elles se font discrètes. J’allais dire qu’elles sont sommées par les «patronnes» de s’effacer quand un invité arrive.

Certes, le phénomène n’est pas nouveau, et il serait inutile de revenir ici sur les sévices qu’elles subissent dans les maisons. Ce qui est étonnant, c’est que malgré les victoires engrangées par les femmes au niveau politique ces dernières années – loi sur la parité, prise en compte de la dimension genre dans toutes les politiques publiques –, rien ne semble bouger pour les «bonnes». L’écrasante majorité d’entre elles ne perçoivent même pas le smic. Ce qui est encore plus dramatique, c’est que ce sont des femmes qui maltraitent d’autres femmes dont le seul tort est d’être nées pauvres. J’avais toujours pensé, de façon naïve peut-être, qu’une femme était mieux en mesure de «comprendre» une femme. J’ai déchanté en apprenant, par exemple, que les femmes qui accouchent dans nos structures sanitaires publiques subissent toutes sortes d’insultes de la part de certaines sages-femmes qui y travaillent. Avec des quolibets du genre «quand tu le faisais au lit, c’était agréable, tu n’as qu’à assumer». Comment une femme qui a connu les douleurs de la maternité peut parler à une femme de cette manière ? Où est passée la sensibilité féminine qu’aiment vanter nos féministes ? J’avoue qu’il y a quelques choses qui m’échappent. Et je ne suis pas le seul. Un ami me confiait le malaise qu’il éprouve quand il voit comment son épouse traite ses «bonnes» et qu’il était souvent obligé de prendre leur défense.

De tout cela, je tire cette conviction : de la même manière qu’il n’y a d’écologie que celle des pauvres, il n’y a de féminisme que celui des pauvres ! S’il est normal que tout mouvement social, dans sa théorisation, dans sa conceptualisation soit toujours porté par l’élite, il est indispensable de faire un travail de conscientisation et de sensibilisation à la base. Et c’est là que le bât blesse.
Certes, en plus de la recommandation R201 de l’Organisation internationale du travail (Oit), différents arrêtés ministériels régissent, depuis 1968, le travail des domestiques et gens de maison et prévoyant un contrat, un barème salarial, des cotisations sociales, les heures de travail, un congé payé…, mais ces droits ne sont jamais respectés. On peut comprendre que la société, de façon générale, ferme les yeux, compte tenu d’un certain nombre de paramètres (faiblesse des revenus de la classe moyenne, solidarité familiale…), mais, raison de plus, cela doit s’accompagner d’avec un minimum d’humanisme dans la façon dont ces travailleuses précaires sont traitées.

Bref, on peut se demander ce qu’ont fait la moitié des députées de l’Assemblée nationale depuis l’instauration de la loi sur la parité pour leurs consœurs du monde rural, des banlieues ou, de façon globale, la société ? En effet, le principal argument des féministes, c’est de dire qu’un mieux-être de la femme se traduit par un mieux-être de la famille. La récente loi criminalisant le viol aurait pu être considérée comme une grande victoire mais, même au sein du mouvement féministe, on a le sentiment d’un malaise.

Tout ceci donne le sentiment qu’après avoir engrangé les fruits de la lutte des aînées (notamment dans le cadre du mouvement ‘’Yeewu yeewi’’ créé dans les années 1980), le mouvement féministe sénégalais s’est essoufflé, voire s’est perdu dans ses combats. L’une des pionnières, Marie Angélique Savané, dénonçait, à juste titre, dans un entretien qu’elle nous avait accordé en mars 2014, le fait qu’actuellement on ne fait que du «féminisme alimentaire». Ensuite, au-delà du problème générationnel, les féministes sénégalaises et africaines de façon générale semblent avoir été entrainées par leurs consœurs occidentales dans des combats qui parfois ne sont pas les leurs. La récente sortie de la sociologue Fatou Sarr Sow qui, dans un article, procédait à une déconstruction de la notion de genre, sonne ainsi comme une sorte d’aggiornamento.

Forgot Password