« JEUNE AFRIQUE », DE PERE EN FILS

Au tout début de l’année 1982, dans la petite bourgade sénégalaise qu’était alors Kédougou (700 Km au sud-est de Dakar), j’étais, curieux élève en classe de CP2, devenu un apprenti-lecteur de ‘’Jeune Afrique’’, ce magazine dont le charismatique et influent fondateur, Béchir Ben Yahmed, est décédé ce 3 mai à l’âge de 93 ans. Dans la bibliothèque paternelle, il y avait – il y a toujours – les livres de toutes sortes, traitant de presque tous les sujets. Il y a aussi les journaux : ‘’Jeune Afrique’’, ‘’Afrique-Asie’’, ‘’L’Express’’, ‘’Le Monde’’, ‘’Onze’’, ‘’Mondial’’ – pour le passionné de football qu’il était – mais aussi – pour des raisons ‘’idéologiques’’ – ‘’Les Nouvelles de Moscou’’, ‘’Temps Nouveaux’’.
Je garde le souvenir d’un père qui lisait avec une telle attention l’hebdomadaire édité à Paris – parmi d’autres – que ces moments de grande concentration mettait une pause à nos conversations, même si je restais à côté, attendant que l’on veuille bien me causer. J’en profitais alors pour placer ces questions d’enfant dont on sait qu’elles ne sont jamais inutiles. Parmi celles-ci « Papa, c’est qui sur la photo ? » revenait souvent. Un jour, il me dit : « Il y a toujours à côté d’une photo une explication. C’est cela qu’il faut lire pour savoir ce qu’il y a dessus. » C’est, depuis ce jour, que j’ai su ce que c’était qu’une…légende.
L’instituteur de formation qu’il était savait certainement que cela pouvait contribuer à la formation de ce jeune esprit. Des années plus tard, je suis devenu pour lui le coursier qui allait, de temps à autre, chercher ‘’Jeune Afrique’’, les journaux sénégalais ‘’Le Soleil’’, ‘’Sud’’, lorsque ceux-ci arrivaient à Tambacounda. Sur le chemin, avant d’arriver à la maison, je feuilletais le magazine pour prendre connaissance des sujets traités, avant d’en lire des articles quand il avait fini. Ces dernières années, comme s’il avait développé une sorte de filiation avec Ben Yahmed, papa – même malade – me demandait régulièrement des nouvelles de cet intellectuel qui avait, dans un contexte alors très difficile, lancé un journal devenu au fil des décennies un instrument d’information et d’influence auprès de décideurs politiques et économiques. Aux critiques de gens qui reprochaient les ‘’accointances’’ de l’hebdomadaire avec des ‘’dictateurs et despotes africains’’, il répondait : « C’est simple, ils n’ont qu’à créer leur journal et dire leur point de vue. »
Il « connaissait » Béchir Ben Yahmed depuis que « Jeune Afrique », dans les années 1960, coûtait… 250 francs CFA – dix fois plus cher aujourd’hui. Il a constitué une collection à la fois du magazine et des autres publications du groupe : « Jeune Afrique Magazine » – dont il a arrêté l’achat, parce que devenu ‘’trop léger’’ à son goût’’ – « Jeune Afrique Livres ». ‘’Jeune Afrique’’ est ainsi resté pendant de nombreuses années – avec la radio et les autres journaux auxquels il était abonné – un outil qui lui a permis de rester « au contact du monde », comme il aimait à le répéter. Jusqu’à la fin des années 1990, à partir desquelles, comme par devoir, j’ai pris le relais.
Hier, à l’annonce du décès de Béchir Ben Yahmed, c’est à cette relation particulière avec mon père que j’ai tout de suite pensée, revisitant dans le détail certains souvenirs de débats marquants suscités par un éditorial du fondateur de « Jeune Afrique ». C’est, en grande partie, de là que viennent les passions intellectuelles, culturelles et politiques qui continuent de me mobiliser. Pour le père soucieux de transmettre, le magazine panafricain – avec les livres et autres publications ainsi que les débats aussi précieux que les cours à l’école – a été un lieu de formation sur lequel j’ai posé avec le temps mon regard critique. Formation technique – dans la manière dont les articles étaient écrits – et intellectuelle, pour le contenu des enquêtes, interviews, dossiers, chroniques, éditoriaux et tribunes.
Aboubacar Demba Cissokho
Dakar, le 4 mai 2021, 05:23

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