MA LECTURE DU « MALE NOIR » DE ELGAS

Le narrateur de Mâle noir, dont l’auteur, à grands renforts de références habiles, se défendra d’être le modèle transparent (gageons, par les temps de soif biographique et de faim de réel qui courent, que ce se sera en vain), cherche un îlot heureux au milieu des sables mouvants et bien connus de l’exil. Cette île ne saurait à ses yeux se trouver que dans l’océan du plus beau, c’est-à-dire du plus étrange des sentiments humains, l’amour. C’est en lui, à travers lui, qu’il voudra se sauver, ou du moins, savoir si un salut est possible.

 Le livre est le roman de cette quête dont le magnifique exergue bernanosien nous suggère qu’elle est peut-être truquée, baptisée dans l’inutile. Mais notre homme persiste et fonce ; il désire un peu d’amour sur cette terre. Il veut au moins croire en son existence.
Évidemment, nulle idéalisation facile ici: s’il faut bien lire Mâle noir comme un « roman d’amour », c’est à rebours du « mensonge romantique » et dans le sens de la « vérité romanesque ». L’amour ici n’est pas « donné » comme un sentiment naturel dont chaque individu serait pourvu et auquel il lui serait loisible de s’abandonner lyriquement au gré de rencontres, de coups de foudre ou de théâtre, d’épiphanies qui se voudraient dramatiques et graves mais qui comportent toujours, Kundera nous l’a appris, des fonds « risibles ». Non : l’amour dans ce roman -mais n’est-ce pas aussi le cas, au fond, dans la vie ?- est plutôt posé sinon comme aporie, au moins comme crise, du genre le plus aigu qui se puisse trouver : crise de la conscience. 

La question du narrateur, qui le hante tout le roman, pourrait être celle-ci : comment peut-on être sûr d’aimer quand on ne sait pas ce qu’est l’amour ? Une autre, plus tragique, se dissimule dans ses plis : comment peut-on être sûr d’être vraiment aimé, quand l’autre s’illusionne peut-être sur votre amour, ou sur le sien ? S’esquisse peu à peu, au fil des pages, cette possibilité qu’on tente bien, quelquefois, de renverser romantiquement en une morale heureuse pour ne pas affronter sa cruauté : que ce soit le doute, et non la certitude, qui batte au cœur de l’amour. Tous les vrais romans d’amour, c’est une banalité que de le dire, sont aussi des romans sur l’amour et son abîme d’incertitude, c’est-à-dire sur la possibilité, voire la probabilité de son désastre, c’est-à-dire sur la culpabilité d’être peut-être aimé et de ne sans doute pas aimer assez. 

La foi en l’amour, pour tenir, doit être éprouvée: trahison, réconciliation, renoncement, désirs, paris, attentes, tristesse, mensonges, perte, dilemmes -voici tous les pièges, toutes les cases, toutes joies du game amoureux, qui est le plus sérieux des jeux. Tout cela a l’air très mélancolique, et l’est, en effet ; mais l’humour n’est jamais loin du désespoir ; il en serait même la politesse, selon Marker. Je dirais plus modestement, avec Brel : l’élégance.
C’est guidé par les femmes que Mâle noir explore le territoire amoureux. Elles sont ses cartes. Celles qu’il joue et celles qu’il lit. La carte n’est pas le territoire, mais peut en révéler des chemins secrets, lumineux, noirs. « Maîtresses » : jamais le mot n’a aussi bien convenu. Elles enseignent à Mâle ce qu’il faut savoir et défilent dans sa vie, jeunes et moins jeunes, fidèles et/ou frivoles, cocues et cocufiant, sophistiquées ou négligées, belles ou laides, ni meilleures ni pires que les hommes, toutes en pesanteur et toutes en grâce. 

Elles aussi cherchent une consolation, ou une consommation, ou un sens, ou un repos, ou une vengeance, ou un divertissement, ou un remède à la solitude, ou une utopie réalisable, ou seulement elles-mêmes, dans le vaste, infini, inépuisable ciel de l’amour. Il y a la sociologie, qui en questionne le substrat culturel ; le cul, qui le transforme en théâtre des unions électriques ou des solitudes défaites (parfois les deux) ; l’impensé racial, qui le politise ; les promesses du bonheur, qui le « paradisent » ; les ombres de la chute, qui « l’infernalisent ». Il y a surtout une réflexion subtile, d’une grande finesse psychologique et -je répète, d’une féroce drôlerie, sur son commerce, ses illusions, ses obstacles politiques et intimes -mais, surtout, sur sa beauté.

 Pour les détails et les voix et les autres fragments de ce discours amoureux, l’aristocratique Sylvie, l’attendrissante Mélodie, Djitock l’engagé, l’engageante Désirée, l’amer et rude Bazile, la pathétique et magnifique Roselyne, lisez.

Extraits à venir!

Le livre sort le 21 juin aux Éditions Ovadia. En attendant, on peut le

précommander ici http://www.leseditionsovadia.com/a par…/727-male-noir.html

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