MEDIAS : LE JOURNALISME FACE A LA COURSE AU BUZZ

Comment les medias peuvent-ils augmenter leurs audiences et quelles stratégies peuvent-ils mettre en place pour y arriver ? Ces questions ont motivé la tenue jeudi dernier du 41ème  webinaire du Forum de Reportage sur la Crise Sanitaire Mondiale.

A l’heure où la course aux clics prend une ascension fulgurante, les professionnels des médias invités à cette rencontre virtuelle pensent qu’il urge d’outiller les professionnels des médias sur la question. Il s’agit, entre autres, d’Yves Sciama, journaliste scientifique, vice-président de l’Association des journalistes scientifiques en France (AJSPI). Il fut membre du comité d’organisation de la onzième conférence mondiale des journalistes scientifiques tenue en 2019 en Suisse et Kayi Lawson, journaliste au service francophone de la Voice of America.

Stratégies pour avoir de l’audience

« Si je le savais, je pense que je serais très riche », ironise Yves Sciama, avant de donner quelques points sur lesquels les médias pourraient surfer pour avoir de l’audience.

D’abord, pour lui, il faut que le média ait une identité, une personnalité, une voix et une ligne éditoriale.  Ensuite, il doit viser le long terme et la confiance pour, continue-t-il,  réussir à émerger et se distinguer de tout un tas de gens qui font quelques postes et ensuite disparaissent. De plus, former des équipes de journalistes qui font une rédaction est, à son avis, important. Cela, ajoute-t-il, pas pour prétendre obligatoirement à une grande rédaction, « mais on ne peut pas faire du journalisme tout seul. Pour croiser les informations, dit-il, et mettre les intelligences ensemble, il faut être une équipe ».

Cependant, Yves Sciama attire l’attention des journalistes sur la difficulté d’une telle initiative au début. Mais, « il faut tenir, passer cette étape où personne ne vous connait. Il faut tenir dans la distance et la qualité », a-t-il conseillé.

Toujours, dans sa démarche de donner des idées pour avoir de l’audience, ce journaliste suggère aux confrères d’avoir des liens avec leurs cibles et de tenter de connaitre les attentes de celles-ci. Aussi, chercher particulièrement à savoir si ce que nous écrivons plait à notre cible ou pas.

 A ces stratégies, Kayi Lawson ajoute  qu’il faut couvrir l’information de proximité, celle destinée à notre cible qui est assez proche.  En effet pour elle, le journaliste  doit   « se mettre dans des contenus à visage humain  ». Il faut que dans chacun de nos articles que nous nous retrouvons derrière la personne qu’on met en avaleur dans l’article, insiste–t-elle. Si nous nous distorsions de cette proximité-là, nous aurons beaucoup plus de difficultés à avoir de l’audimat compte tenu de ce que nous vivons aujourd’hui sur la toile. Kayi Lawson soutient par ailleurs, que le bon journaliste c’est celui qui applique la règle d’éthique et de déontologie.  

Elle précise qu’avoir de l’audimat nécessite d’avoir une bonne rédaction  qui s’entretient avec de bon salaire, de bon matériels et en retour vous aurez un retour sur investissement si vous y travailler bien. Mieux, attirant l’attention des patrons de presse, Kayi Lawson affirme qu » « il faut que les responsables d’organe qui visent un grand audimat, pensent   à bien rémunérer leur personnel et de cette motivation, les journalistes feront un bon travail pour avoir beaucoup d’audimat ».

« La course à l’audience est normale »

La course à l’audience est indéniable pour les  journalistes dans l’exercice de leur fonction. Partant de ce principe, selon Yves Sciama, journaliste scientifique. « Il est normal que l’on soit dans la course à l’audience. C’est dans notre rôle et tout journaliste a envie d’être lu le plus largement possible ».

Cependant, selon lui, il peut y avoir une remise en cause. « La question c’est quels moyens on s’autorise ? Est-ce qu’on veut vraiment une audience stable qu’on construit petit à petit, des gens  qui s’intéressent vraiment aux sujets importants ou est-ce qu’on  veut une audience plus fluctuante qu’une audience de buzz, une audience qui peut-être va monter en une semaine donnée, sur un sujet donné, et puis en suite va s’effondrer la semaine  d’après, s‘il n’y a pas d’actualité chaude ? », s’interroge-t-il. Ce journaliste scientifique défend  l’idée selon laquelle il faut un maximum d’audience pour les médias. Mais beaucoup plus, une audience construite, stable qui soit quelque chose sur quoi on peut se reposer.

« Il y a une course au buzz qui tue le journalisme »

« Il y a une course au buzz qui tue le journalisme. Ça, c’est sûr ! [ …] La chasse à l’audience oui, la chasse au buzz non ! »…dixit Yves Sciama, d’un ton ferme. Pour sa part, Kayi Lawson, soutient que de plus en plus, les contenus en ligne tendent à ne vraiment pas répondre  aux aspirations des populations. Justifiant ces propos, elle fait savoir que le copier-coller gagne du terrain et le travail de fond manque de mieux en mieux. « Il y a aujourd’hui une tendance du copier-coller ou bien du plagiat. On ne fait plus ce travail de fond, dit-elle, pour aller chercher vraiment de l’information et la  documenter ».

Journaliste au service francophone de la Voice of America, Kayi Lawson renchérit : « nous courrons derrière le scoop, oubliant que le journalisme, c’est d’abord un travail fouillé, un travail qui doit être bien sourcé, avant qu’on le propose à nos lecteurs ou bien à nos auditeurs ».

Les conséquences de la recherche du buzz sur le journalisme

A force de chercher le buzz, on finit par mettre en mal le métier de journaliste, pense Kayi Lawson. A son avis, la place du journaliste dans la société est remise en cause dans cette quête de buzz. « La conséquence, pense-t-elle, est qu’aujourd’hui on aurait tendance à penser que le journaliste n’a plus droit de citer, n’a plus sa place dans la société alors que c’est une erreur ».

Plus loin, elle va même dire que le métier de journaliste semble être assimilé aux métiers du web activiste. « On a l’impression, déplore-t-elle, que ceux qu’on appelle les web activistes, viennent faire notre travail à notre place mais, ils n’ont pas cette déontologie ou bien cette éthique qui entoure la profession pour pouvoir faire un travail digne de ce nom ». Et, dans ce cas de figure, selon elle, « le risque c’est qu’on a tendance à oublier le journaliste, on a l’impression qu’on a plus besoin de journaliste dans la société actuelle ».

La course aux clics pour mesurer la qualité des productions journalistiques

Pour Kayi Lawson, la course aux clics peut nous détourner de notre objectif. « Il est important de ne pas avoir cette course aux clics surtout dans nos pays en Afrique, où on sait que les vrais articles de fond ne suscitent pas vraiment de clics alors que se sont ces articles-là qui apportent une réelle information ».

 Il y a tendance, dénonce-t-elle, « à courir derrière les articles politiques, tel leader a fait ceci, et c’est sur ces articles que vous allez voir beaucoup plus de clics ». Elle précise qu’il ne s’agit pas d’ignorer l’actualité politique mais il faut aussi savoir, poursuit-elle, « que la course aux clics peut nous détourner de notre objectif d’apporter de l’information qui peut servir la population ».

Cesti-info

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