MEDIAS : QUAND S’OUVRE PAR INADVERTANCE LA «MORGUE» DE RFI

Annoncer au grand public le décès d’une personnalité pourtant encore vivante ! Cette bourde tout aussi incompréhensible qu’indécente, a été, le 15 novembre 2020, le fait de la très mondiale et expérimentée Radio France internationale, du moins son prolongement web www.rfi.fr qui a publié, par inadvertance, une série de biographies nécrologiques allant de celles des deux anciens chef d’Etat du Sénégal Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, en passant par celle de la mégastar brésilienne du football, Pelé, l’ancienne chef d’Etat du Libéria, Ellen Johnson Shirleaf, la reine Elizabeth II d’Angleterre… Rfi révèle ainsi un vieux petit secret des médias – qui en ont les moyens – qui font dans la prospective nécrologique en rédigeant et stockant les portraits de personnalités dont ils présument proche la mort ; et que si cette disparition survenait, les biographies seraient diffusées ? De la sorte, parce que bien préparées, elles seront bien documentées, bien fouillées que beaucoup d’auditeurs, téléspectateurs et lecteurs seraient épatés de ce qu’en de si courts délais – entre l’annonce du décès de la personnalité et la diffusion de son parcours – des organes aient pu faire un travail tout de profondeur, si impeccable… La course au scoop n’est pas loin.

D’aucuns crieront au cynisme, mais ne comprendraient pas qu’une célébrité vienne à mourir et que la presse n’ait rien à dire qui fasse mieux connaître le disparu et l’étendue de sa perte pour son sa société, son pays, le monde… A travers le monde des grands médias, il n’y a pas que Rfi qui fait dans l’anticipation macabre et dans l’oraison funèbre avant mort ; il se trouve seulement que suite à des problèmes techniques, ce que, dans le jargon des journalistes, on appelle « la morgue » ou le « marbre », selon d’autres, s’est ouverte toute béante faisant découvrir des combines de la presse. Ils ont compris ceux qui connaissent cette pratique, d’autres s’émeuvent qu’autant de personnalités à travers le monde aient pu mourir en une seule journée !

Ce que la presse a toujours caché au public est désormais découvert. Et le 18 novembre, des auditeurs de l’émission de Rfi « Appels sur l’actualité » sont revenus sur cette déconvenue, demandant, de manière légitime, des explications.
La pratique, devenue bien courante, pour ne pas dire banale, permet de gagner du temps quand surviendra la disparition d’une importante personnalité mondiale ou nationale et qu’il faille faire le tour ou le point sur son parcours multidimensionnel. Dans ce cas, il y a toutes les informations, sauf celles provenant de témoins qu’on ne peut interviewer pour préparer une « nécro ». Les témoignages viendraient plutôt en complément, quand surviendra la disparition.

Sous nos cieux africains, cette pratique a de la difficulté à s’inscrire dans les traditions rédactionnelles. A cause, et c’est mon avis, de trois obstacles psychologiques que je trouve être le tabou, la superstition et le scrupule. Pour la superstition, je prendrais un exemple bien personnel arrivé vers la fin des années 90, quand, à Wal Fadjri, il me fut suggéré d’écrire un article nécrologique sur l’ancien président de la République du Sénégal, Léopold Sédar Senghor, décédé le 20 décembre 2001 ! Un confrère et collègue, Ousseynou Guèye, m’adressa, en plaisantant, une mise en garde : « si tu fais cela à un vieux sérère comme Senghor, tu vas mourir avant lui ». Et je renonçai à l’exercice pris que j’étaisentresuperstition, scrupule et tabou.

Ecrire une oraison funèbre d’une personne encore vivante n’est pas un exercice aisé qui vous fait vous sentir dans votre peau, du début à la fin du texte – si jamais on arrive au point final. Même si un tel écrit n’est pas, dans l’immédiat, destinée au public ni connu de lui, elle installe l’auteur dans le malaise d’avoir profané un tabou, celui de la mort qui fait partie de ce que la Bible appelle « les fins dernières » de tout être humain.
Et il y a le scrupule qui touche la morale individuelle ; une « exigence morale très poussée ; une tendance à se juger avec rigueur ».
Quand tous ces trois éléments s’entrechoquent dans un esprit, on y réfléchit beaucoup, profondément avant d’écrire l’oraison funèbre d’une personne comme soi.

Par Jean Meïssa DIOP/ Avis d’inexpert

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