SOMMET AFRIQUE-FRANCE : COMPRENDRE LE TRIPTYQUE DE LA STRATEGIE NEOCOLONIALE FRANÇAISE

(Contribution) – Pour l’écrivain sénégalais Bossa Ndoye, le récent sommet « France-Afrique » répond tout simplement à une stratégie française selon trois axes : « Consolider le pouvoir des dirigeants qui jouent loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine, faire sentir le mors à ceux qui regardent un peu trop dans d’autres directions et contrer en même temps les visées des puissances concurrentes dès qu’elles sont jugées menaçantes. »

Des multiples tentatives de déstabilisation politique et économique de la Guinée (dont l’une des plus connues est l’Opération Persil), à l’adoubement récent de Mahamat Idriss Déby à la tête du Tchad, en passant par la remise en selle du président Léon M’ba au sommet du Gabon après qu’il en ait été chassé par un coup d’État en 1964, l’organisation de l’évasion de prison de Fulbert Youlou, la réinstallation au pouvoir pour le moins ubuesque de David Dacko en République centrafricaine avec l’Opération Barracuda, l’exfiltration de Blaise Compaoré vers la Côte-d’Ivoire suite à un soulèvement populaire dans son pays, la France, quitte à se parjurer, à être constamment en porte-à-faux avec les principes qu’elle prétend défendre urbi et orbi, est restée fidèle au triptyque de sa stratégie néocoloniale que Pierre Biarnès, jadis correspondant du journal Le Monde en Afrique occidentale et équatoriale pendant plusieurs années, résume ainsi : « Consolider le pouvoir des dirigeants qui jouent loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine ; faire sentir le mors à ceux qui regardent un peu trop dans d’autres directions ; contrer en même temps les visées des puissances concurrentes dès qu’elles sont jugées menaçantes.» Pour mieux comprendre ce triptyque, il serait intéressant de le passer au peigne fin de plusieurs événements qui se sont produits et se produisent encore sur le continent africain.

Consolider le pouvoir des dirigeants qui jouent loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine

Aveuglée par la défense de ses intérêts sur le continent africain, la France n’hésite pas à se mettre en contradiction avec les principes qu’elle prétend défendre sur la scène internationale quand il est question de renforcer les dirigeants qui jouent loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine. On l’a compris : il s’agit là d’un euphémisme pour éviter le qualificatif « françafricaine » trop négativement chargé. Ainsi, interrogé en novembre 2020 sur la question du 3e mandat en Guinée et en Côte d’Ivoire par Jeune Afrique, le président français, Emmanuel Macron, ne s’est pas gêné pour déclarer : « Je ne mets pas le cas de la Guinée et de la Côte d’Ivoire dans la même catégorie. » Et, se faisant plus précis, il loue sans ambages son acolyte Alassane Ouattara de s’être en quelque sorte sacrifié pour la Côte d’Ivoire : « Je peux vous dire sincèrement qu’il ne voulait pas se présenter à un troisième mandat, il l’a fait par devoir. » Et l’ex-président guinéen qui a exactement fait la même chose que Ouattara ? Macron le crucifie en quelques mots : « D’évidence, Alpha Condé a organisé un référendum et un changement de la Constitution uniquement pour pouvoir garder le pouvoir. C’est pour cela que je ne lui ai pas encore adressé de lettre de félicitations. » Ces positions totalement contradictoires sur la même question peuvent pourtant se comprendre aisément.

En effet le chef de l’État ivoirien, porté au pouvoir par les chars de l’ancien colonisateur, sera éternellement redevable à celui-ci. Ce n’était pas le cas de son homologue de Conakry qui pouvait se permettre d’être moins docile. C’est du reste là une bonne grille de lecture des manigances et déclarations d’Alassane Ouattara en complicité avec le président français lors du remplacement hâtif, sans l’examen préalable minutieux que cela requiert, du franc CFA par l’ECO. Il fallait faire vite dans la mesure où le CFA était devenu un caillou dans la chaussure de Paris du fait des nombreuses manifestations et critiques sur le continent réclamant la disparition de cette relique de la colonisation. Cette attitude du président ivoirien, digne héritier d’Houphouët Boigny, qui avait joué plus que loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine, n’est qu’un exemple parmi tant d’autres.

Au Tchad, après le décès d’Idriss Déby Itno, la France a accepté, voire encouragé la prise du pouvoir par le Conseil militaire de transition (CMT), ce que l’opposition a considéré comme un coup d’État constitutionnel. En agissant de la sorte, elle espère certainement voir Mahamad Idriss Déby suivre les pas de son défunt père et prédécesseur, qui jouait lui aussi loyalement le jeu de l’amitié franco-africaine. Cela est d’autant plus vital que les soldats tchadiens sont présents en grand nombre dans les effectifs de l’Opération Barkhane. Pourtant au Mali, où la France est chaque jour plus impopulaire, de nombreux citoyens ne cessent d’y réclamer le départ de ses troupes, l’ancienne métropole a fermement condamné la prise du pouvoir par la junte militaire et exigé l’organisation rapide d’élections en vue du retour des civils. Cette stratégie du deux poids, deux mesures, montre que si la France se préoccupe tant de la stabilité de pays comme le Tchad et la Côte d’Ivoire, c’est parce que leurs dirigeants sont des amis sûrs, en mesure de veiller à la défense de ses intérêts.

La stratégie de consolidation du « pouvoir » des leaders loyaux ne se limite pas au terrain politique. Elle est également mise en œuvre dans le domaine de la culture. C’est ainsi que nombre d’intellectuels africains complaisants sont choyés du côté de Paris. En échange de leur silence souvent complice, parfois de leurs mensonges grossiers sur certaines questions brûlantes, ils sont promus par les médias français et, outre quelques « babioles », pour reprendre le terme de Boubacar Boris Diop, ils peuvent compter sur l’appui de Paris pour certaines fonctions importantes chez eux comme à l’international. En revanche, tous ceux qui à l’instar de Cheikh Anta Diop, Frantz Fanon ou Mongo Béti ont osé critiquer le système ont été farouchement combattus et censurés voire ciblés par des campagnes d’intimidation.

L’exemple de l’essayiste Aminata Dramane Traoré est très révélateur. Paris a mis son veto sur l’extension de son visa Schengen, lui interdisant le passage en France quand elle a dénoncé l’Opération Serval au Mali. Son compatriote Salif Kéita, avait eu lui aussi le toupet d’accuser la France de complicité avec la rébellion malienne dans sa préface pour Lettre au peuple malien de Cheick Oumar Sissoko. L’Élysée a aussitôt réagi, allant demander à « Chaîne de l’espoir », une fondation financée par la France et partenaire de la Fondation du chanteur, de mettre fin à leur collaboration. Cela ne s’est pas arrêté là, car des dispositions avaient également été prises pour annuler tous les concerts de Salif Keita en France. Un autre exemple de ce qu’est la Françafrique culturelle : Lorsqu’en juillet 1995 Discours sur le colonialisme de Césaire a été inscrit au programme des classes de terminale, le député Alain Griotteray a vu rouge et a interpellé François Bayrou, alors ministre de l’Éducation nationale, déplorant « Qu’une œuvre aussi résolument politique (…) osant comparer nazisme et colonialisme soit inscrite au programme de français de terminale. » Il fut entendu car Bayrou passa discrètement un décret pour enlever l’ouvrage des programmes scolaires où il était censé figurer pendant deux ans. À part Le Canard enchaîné, qui l’a brièvement évoqué, aucun autre média français n’a jugé utile de parler de ce cas manifeste de censure d’un très grand écrivain.

On sait aussi que lors de la crise ivoirienne, la France, par la voix de son ambassadeur, avait promis de soutenir Laurent Gbagbo pour l’obtention d’une très haute fonction dans une organisation internationale s’il acceptait de reconnaître les résultats de l’élection, quitte à se représenter à la suivante. Gbagbo rejeta catégoriquement ces propositions auxquelles il faut d’ailleurs ajouter la promesse de Hillary Clinton d’une chaire dans une université américaine6. C’est dire à quel point les dirigeants et les intellectuels des pays faibles, notamment africains, s’ils ne sont pas sincères, patriotes et prêts à faire face à certaines difficultés, peuvent être tentés de sacrifier les intérêts de leurs peuples sur l’autel de leur carrière professionnelle ou politique, ou de leur notoriété. Voilà pourquoi tant de personnes se renient sur le continent, ce qui se traduit par une méfiance grandissante des populations envers l’intelligentsia et la classe politique.

Faire sentir le mors à ceux qui regardent un peu trop dans d’autres directions

Après la publication par Reuters de l’information selon laquelle le Mali était sur le point de conclure un contrat avec la société privée russe de sécurité Wagner, la France, qui se sait de plus en plus honnie dans ce pays, a brandi une fois de plus la menace de retrait de ses troupes. Elle a également exercé de fortes pressions sur le régime d’Assimi Goïta et le « Monsieur Afrique » du Quai d’Orsay, Christophe Bigot, a été dépêché en Russie pour rencontrer Mikhaïl Bogdanov, le représentant spécial du président Vladimir Poutine pour le Moyen-Orient et l’Afrique. Certains alliés, dont les États-Unis,7 auraient même été sollicités. Au vu d’un tel activisme diplomatique, toute personne avisée devrait se poser la question suivante : pourquoi la France se donnerait-elle toutes ces peines, juste pour risquer la vie de ses soldats dans la protection du Mali où presque plus personne ne veut d’elle ? Les sceptiques n’ont pas tort de suspecter des desseins inavoués dans cette affaire.

S’il devait se concrétiser, le retrait des forces françaises ne serait que la partie visible de l’iceberg des sanctions ou mesures de représailles auxquelles pourrait avoir recours l’ancienne métropole. Car elle ne supporte pas qu’un pays sous son influence depuis plusieurs années se mette soudain à regarder dans une autre direction que celle qu’elle lui indique, encore moins qu’il prétende carrément se soustraire à sa domination. Le refus obstiné de la France de tourner certaines pages de son histoire coloniale explique qu’elle ait « commis plus de massacres sur le continent africain pour ne pas le quitter que pour le conquérir » comme l’a dit Boubacar Boris Diop. Ces propos peuvent être facilement étayés par les nombreuses victimes des guerres d’Algérie et du Cameroun et des massacres de Madagascar, Thiaroye, Sétif, Guelma, Kherrata, etc. La liste est en fait quasi interminable.

Par conséquent, au Mali, la France pourrait aller jusqu’à armer fortement les rebelles en toute discrétion, sanctionner financièrement le pays pour asphyxier son économie et créer les conditions d’un soulèvement populaire et une crise politique menant au désaveu de la junte militaire. Les effets néfastes des nombreuses tentatives de déstabilisation politique et économique de la Guinée sous Sékou Touré sont encore fraîches dans les mémoires. Ce qui se passe actuellement en République centrafricaine, où des instructeurs militaires du groupe Wagner sont présents, constitue un autre exemple typique de la stratégie néocoloniale visant à « faire sentir le mors à un pays qui regarde un peu trop dans d’autres directions. » En Centrafrique en effet, la France, pour marquer son opposition à la présence russe, a gelé son aide budgétaire et suspendu la coopération avec l’armée en rappelant cinq coopérants militaires, qui étaient en poste au ministère centrafricain de la Défense. Les entraînements militaires prodigués aux Forces armées centrafricaines (FACA) par des troupes stationnées au Gabon ont de même été interrompu.

L’affaire Quignolot, du nom d’un ancien militaire de l’armée française arrêté en possession de nombreuses armes en République centrafricaine, a peut-être été une énième tentative de déstabilisation par Paris d’un pays africain ayant osé regarder du côté de la Russie. Celle-ci, il faut le reconnaître, est en train d’effectuer un remarquable travail de sécurisation du pays. L’épisode rappelle forcément les opérations de déstabilisation menées par Bob Denard et sa bande de mercenaires aux Comores et au Bénin, entre autres. Le constat aujourd’hui est clair : Mali et la République centrafricaine sont devenus le théâtre d’une guerre froide qui ne dit pas son nom entre Paris et Moscou.

Contrer en même temps les visées des puissances concurrentes dès qu’elles sont jugées menaçantes

Se sentant menacée dans une bonne partie de l’Afrique noire francophone, qui fut sa chasse gardée pendant de nombreuses années, par d’autres puissances étrangères comme les États-Unis, la Russie ou la Chine, la France se voit obligée de se battre pour y garder ses privilèges. Dès lors, tous les moyens, sauf l’affrontement armé, si ce n’est par pays ou groupes interposés, lui semblent bons pour arriver à ses fins. Aussi n’hésite-t-elle pas à s’investir et à investir dans le domaine de la propagande, de la désinformation et de la diabolisation de ses concurrents. Ce n’est dès lors pas étonnant d’entendre l’actuel président français, dans ce même entretien accordé à Jeune Afrique, dont des extraits ont été repris par beaucoup d’autres journaux, imputer le vif sentiment antifrançais dans beaucoup de pays africains à des puissances concurrentes. En effet selon Macron, « Il y a une stratégie à l’œuvre, menée parfois par des dirigeants africains, mais surtout par des puissances étrangères, comme la Russie ou la Turquie, qui jouent sur le ressentiment postcolonial. » Et le président français d’ajouter : « Il ne faut pas être naïf : beaucoup de ceux qui donnent de la voix, qui font des vidéos, qui sont présents dans les médias francophones sont stipendiés par la Russie ou la Turquie. »

Cette posture française de déni n’est cependant pas nouvelle. Dans une interview accordée le jour des festivités de l’indépendance du Ghana à Accra en 1957, en pleine effervescence décolonisatrice, François Mitterrand, qui était alors ministre de la Justice, accusait déjà les Britanniques d’avoir été à l’origine des malheurs de son pays en Afrique occidentale française : « (…) Tous les ennuis que nous avons eus en Afrique occidentale française n’ont rien à voir avec un désir d’indépendance, mais avec une rivalité entre les blocs français et britannique. Ce sont des agents britanniques qui ont fomenté tous nos ennuis. » En plus de rejeter toujours la faute sur les autres au lieu de se livrer à un examen de conscience approfondi, en remettant en cause, par exemple, son comportement hautain et insupportable, la France a toujours fait fi des sentiments des Africains concernés au premier chef. La vérité est qu’elle a tendance à les considérer comme de gros enfants incapables de s’indigner et de se révolter – une perception bien enracinée dans son inconscient colonial – sauf si une puissance étrangère les y incite.

Son attitude actuelle envers la Russie et la Turquie sur le continent africain est comparable à celle qu’elle y a eue à l’endroit de la Chine il y a quelques années. Se sentant supplantée par l’Empire du Milieu dans nombre de pays où elle était jusqu’alors très influente, elle avait entrepris une campagne de diabolisation et de désinformation contre lui. Le mot « Chinafrique » avait même été créé pour établir implicitement un parallèle avec la Françafrique, qui ne brille que par ses tares congénitales. Mais cela n’a pas empêché la Chine d’augmenter sa coopération avec ces pays et d’étendre encore plus ses tentacules sur le continent. Aujourd’hui elle mène le même combat contre les « nouveaux venus » que sont la Russie et la Turquie, ce qui amène à douter de sa capacité à retenir les leçons de l’Histoire.

Qu’il faille recourir à un pays étranger, fût-il ami, plus de 60 après la déclaration officielle d’indépendance, est un indice patent de l’échec de celle-ci. Elle prouve surtout la nécessité pour le continent de « basculer sur la pente de son destin fédéral », pour reprendre le mot fameux de Cheikh Anta Diop, afin de devenir une force politique, économique et surtout militaire capable de faire face aux assauts directs ou indirects des puissances étrangères. L’on peut comprendre qu’un pays se trouvant dans une mauvaise passe fasse appel à un autre beaucoup plus fort que lui pour lui assurer sa sécurité. Mais le recours à une telle solution se doit d’être transitoire. Parce que, pour rester souverain et pour être en mesure de faire face à toutes les tentatives de déstabilisation, un pays ne doit compter que sur ses fils. D’autant que, comme le dit Boubacar Boris Diop, « ça n’existe nulle part, des bruits de bottes étrangères agréables aux oreilles. »

De plus, c’est maintenant devenu une lapalissade que de dire que les pays n’ont pas d’amis mais juste des intérêts comme le prouvent partout tant de choix nationaux guidés par la realpolitik. Et, il semble y avoir une nouvelle ruée des grandes puissances vers l’Afrique en vue d’un (re)partage similaire à celui de la Conférence de Berlin en 1885. Voilà sans doute pourquoi nombre de dirigeants africains corrompus, lâches, incompétents préfèrent s’en prendre à des boucs- émissaires plutôt que de se regarder courageusement dans la glace. Comme si la France pouvait par exemple nous empêcher de rendre nos villes plus propres ; comme si elle pouvait forcer certains de nos dirigeants à mépriser leur patrie, à détourner les deniers publics et à planquer ensuite l’argent dans les banques occidentales… Personne ne leur met non plus de couteau sous la gorge pour qu’ils aillent se soigner dans leurs hôpitaux. Ils se comportent ainsi après avoir détruit les systèmes de santé de leurs pays. La souveraineté si ardemment désirée de l’Afrique, préalable à sa prospérité, n’est pas envisageable avec des hommes politiques aussi dépourvus d’intégrité et de patriotisme que ceux qui sont aux commandes. Il est toutefois vrai qu’ils nous ont souvent été imposés par la France, y compris par la force armée.

Ce serait bien que l’on s’en souvienne à Montpellier…        

Par Bosse Ndoye, Ecrivain

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