TRAGEDIE DE L’EMIGRATION : MESSAGE D’OUTRE-TOMBE

« Mon père m’a sacrifié ». En faisant parler un mort – un adolescent de 14 ans ayant péri dans sa tentative de rejoindre l’Espagne à bord d’une pirogue – dans sa « Une » du mercredi 11 novembre dernier, le quotidien sénégalais « Libération » a réussi à obtenir l’effet recherché : choquer l’opinion pour lui faire prendre conscience du drame qui se déroule actuellement dans notre pays. Si l’on met de côté l’aspect éthique et déontologique de ce procédé journalistique, il serait intéressant d’écouter ce qu’ont à nous dire ces milliers de jeunes Africains qui ont perdu la vie ces dernières années sur les chemins périlleux de l’émigration clandestine. Il n’est pas sûr qu’ils accuseraient uniquement des parents inconscients ou ces criminels que sont les convoyeurs, mais toute la société. En effet, ce qui se passe depuis une quinzaine d’années avec l’apparition du phénomène « Barça ou Barsax » est un échec collectif. Notre société a perdu ses ressorts moraux et éthiques qui pouvaient aider notre jeunesse à « tenir », malgré les difficultés et les déceptions répétées face à un avenir incertain.
S’ils étaient en mesure de nous délivrer un message d’outre-tombe, ces jeunes auraient probablement regretté leur entreprise suicidaire. Ils nous auraient aussi, peut-être, renvoyé à nos responsabilités individuelles et collectives.
Beaucoup a été dit et écrit sur la question migratoire. J’avais d’ailleurs consacré ma chronique du 2 novembre dernier à cette humanité « errante » qui emprunte les routes de l’émigration clandestine à ses risques et périls. S’il m’a semblé essentiel de revenir sur ce sujet grave, c’est que j’ai l’impression que, dans le débat actuel, on occulte un aspect primordial de la question. Celle de la haine ou de l’estime de soi !
Avant d’aborder ce point, j’aimerais faire deux constats. Le premier, il faut le dire, c’est l’échec (ou en tout cas l’effet limité) des différentes politiques mises en place pour juguler cet exode tragique et suicidaire de la jeunesse africaine vers l’Europe. Pour le cas du Sénégal, du Plan Reva aux Domaines agricoles communautaires (Dac) en passant par l’Anida, aucune de ces initiatives n’a réellement réussi à « fixer » pour de bon la jeunesse sur place. Non pas parce que ces initiatives ne sont pas pertinentes ou bien exécutées sur le terrain, mais parce que ces jeunes, à qui elles sont destinées, ne sont pas, pour l’essentiel, convaincus de parvenir à la vie dont ils rêvent en empruntant ce chemin. Celui de la patience afin de récolter les fruits plus tard. Mieux, ils préfèrent être employés comme cueilleurs de fruits en Espagne que de travailler la terre au Sénégal. On a parlé, avec raison, d’un hypothétique « eldorado » fantasmé. Je passe sur ces images insoutenables (de honte en tant qu’Africain) de jeunes gaillards camouflés dans des matelas ou des valises tentant d’échapper à la vigilance de la police des frontières espagnole.
Le deuxième constat – les chercheurs qui travaillent sur cette question l’ont suffisamment démontré – c’est que le phénomène migratoire ne se résume pas simplement à un manque d’emploi. Il est vrai, beaucoup partent parce qu’ils n’ont pas d’opportunités sur place, mais il y a également beaucoup qui abandonnent leur emploi pour partir. Les raisons invoquées par ces derniers sont multiples mais renvoient, et cela m’amène à l’argument décisif de ma réflexion, à la question d’estime ou de la haine [cela dépend du côté de la pièce que l’on regarde] de soi. Il est évident, malgré les discours optimistes sur l’avenir de l’Afrique comme continent du futur ou encore les taux de croissance mirobolants, qu’une part non négligeable de notre jeunesse n’a plus confiance ni en elle-même, ni en nos élites politiques, sociales et religieuses. Sans tomber dans le catastrophisme, je dirais qu’un ressort s’est cassé dans la tête de cette jeunesse. Une rupture de confiance dangereuse est en train de se créer avec les élites censées incarner le destin national. Il faut un nouveau contrat de confiance entre la jeunesse et ceux qui ont en charge la gestion de nos pays. Il faut aussi reconstruire – à travers la famille, l’école, la politique – les infrastructures psychiques et sociales pour redonner à cette jeunesse en perdition l’estime de soi. Dans tous les cas, on ne peut pas faire l’économie d’une introspection globale pour inventer autre chose, parce que, visiblement, les réponses classiques (du genre, « il faut créer des emplois », « il faut criminaliser l’émigration clandestine ») ne suffisent plus !

Seydou KÂ

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